Alain Joyandet : « Une croissance pour tous ? Oui, mais d’abord pour les Africains ! » Libération.fr

L’Afrique a toujours été l’objet de multiples convoitises. Aujourd’hui, et plus qu’hier, cette partie du globe exerce une attraction, qui rime parfois plus avec nécessité qu’avec désir. Les richesses énergétiques et les ressources naturelles en font un continent stratégique.

Les « politiques africaines », développées par des Etats d’Asie ou d’Amérique, répondent aux besoins que leur croissance énergivore exige. Pour ces pays, l’Afrique est une nécessité et constitue un relai impératif de leur propre croissance. La Chine, l’Inde, le Brésil ou encore les Etats-Unis, se livrent une compétition féroce tant pour pénétrer cette réserve de nouveaux marchés que pour accéder aux ressources dont ils ont besoin. Cependant, cette « faim d’Afrique » s’accompagne aussi de partenariats culturels et d’investissements se chiffrant en millions de dollars. Cela démontre à quel point le continent est la préoccupation majeure des diplomaties d’influence.

Face à ces nouveaux acteurs de la croissance en Afrique, il est légitime de s’interroger : l’Europe est-elle assez présente ? Comment renforcer ses partenariats socio-économiques avec un continent dont la proximité géographique reste un élément déterminant pour l’avenir ?

Comparée à la Chine ou l’Inde, l’Europe peut jouer un rôle différent, mais aussi important. Moins dépendante que les émergents, elle peut être un accompagnateur de croissance. Si le taux moyen de croissance en Afrique, avoisinant les 5% est un signal d’espoir pour ce continent, la véritable croissance est celle qui s’inscrit dans la durée, qui permet d’absorber les besoins de développement et qui profite à chaque Africain. Pérenne et inclusive, voilà les impératifs pour la croissance africaine !

Toutefois, il est vain de parler de croissance africaine sans prendre en compte les paramètres des mutations du continent. En 2040, la population atteindra 2 milliards. Si cette démographie galopante n’est pas suivie d’une politique de développement adéquate et plurielle, les effets de la croissance ne risquent-ils pas d’être annihilés ? Les secteurs des transports, de l’éducation, de l’énergie, de l’agriculture et de la santé sont des objectifs prioritaires et préfigurent les défis des sociétés africaines de demain.

A la démographie s’ajoute un autre phénomène : l’urbanisation de l’Afrique, entraînant également des mutations sociologiques. Les augmentations de densité de population dans un milieu urbain doivent faire l’objet de politiques spécifiques et techniques. Celles-ci vont de la gestion de l’eau potable à celle des déchets, en passant par l’organisation de l’espace. La tâche est considérable. De plus, en ville, les populations vivent autrement, les repères traditionnels et familiaux sont bouleversés par de nouvelles habitudes de vie.

Autre mutation, les migrations internes au continent. Elles participent directement à la stabilité de toute l’Afrique. Certes, ces migrations régionales ne sont pas nouvelles mais le phénomène est double et s’accroît.

Premièrement, les migrations économiques : elles augmentent et sont motivées par l’attractivité de certaines régions. Il convient non plus de parler de croissance de façon générale, mais d’évoquer avec réalisme le développement de « poches de croissance ». Elles attirent des populations en quête d’un avenir meilleur.

Deuxièmement, les migrations de la misère. En 2010, selon le Haut-Commissariat aux Réfugiés, le continent comptait 11 millions de déplacés. Ces « réfugiés de l’intérieur », fuyant soit la faim, soit les régimes politiques hostiles, représentent un véritable défi pour les pays qui les accueillent. S’il s’agit pour les Etats d’accueil de répondre aux besoins d’urgence, dans la durée, la tâche est plus ardue. Ces Etats doivent gérer les tensions potentielles, notamment entre groupes issus d’ethnies et ou de religions différentes. Ces migrations peuvent être des facteurs d’instabilité politique et sources de crises.

A l’aune de tous ces éléments, le véritable défi pour l’Afrique est LA croissance. Elle comporte d’autres critères que l’augmentation des seuls indices économiques. Aujourd’hui, en Afrique, il y a des croissances dont les effets peuvent être pervers. En outre, la rapidité de ces essors économiques suscite autant d’espoirs qu’elle ne renferme des risques, notamment géopolitiques. Ces poches de croissances renforcent aussi les inégalités et leur perception. C’est pour cette raison que la gouvernance et les structures étatiques doivent être suffisamment développées et stables pour éviter les effets d’une croissance qui serait seulement sauvage. Cela nous rappelle alors combien la stabilité politique et la démocratie sont des facteurs importants. Ce sont là des postulats nécessaires au développement inclusif, garant d’une croissance durable.