Philippe Bas : « Il faut aider la ferme Manche à mieux se muscler ! » La Manche Libre

En pleine crise agricole, Philippe Bas, président du département de la Manche, a reçu La Manche Libre pour annoncer en exclusivité les mesures qu’il entend prendre afin de venir en aide à l’agriculture de son département

Quelle est la situation de la ferme Manche ?

Nous connaissons une crise agricole dans un département où 20 % de la population active est directement ou indirectement concerné par l’agriculture. Si cette crise est conjoncturelle, elle est aussi structurelle et j’ai souhaité que nous accélérions le travail pour mettre en place une nouvelle politique agricole départementale. Nous avons travaillé aux côtés de la profession agricole qui a adopté en juillet le projet agricole départemental. Nous allons mettre en place un plan d’au moins vingt millions d’euros pour ces cinq années. L’agriculture est le secteur sur lequel nous avons souhaité aller le plus vite. Si notre agriculture n’arrive pas à prendre le dessus, c’est toute l’économie manchoise qui est pénalisée.

Que peut faire un département ?

Nous mettons en place quatre ateliers animés Patrice Pillet et Maryse Hesdouin. Prendront part à ces ateliers les organismes de filière, les groupements de défense sanitaire, le contrôle laitier, la chambre d’agriculture. Notre but est d’aider le plus possible à muscler la ferme Manche.

Comment ?

Il y aura une réflexion sur les femmes et les hommes de l’agriculture manchoise, sur la performance des exploitations, sur la préservation et le renouvellement des ressources agricoles. Nous avons regroupé dans le dernier atelier les questions techniques, juridiques, d’organisation parmi lesquelles il y a les nouveaux modes de coopération entre exploitants, la mise en commun qui ne porte pas forcément sur le matériel. Nous nous donnons un mois. Nous délibérerons ensuite et adopterons notre nouvelle politique agricole lors de notre session de décembre.

Est-ce vraiment votre rôle de vous lancer dans un tel débat ?

Nous ne prétendons évidemment pas peser sur les prix et les revenus. Il faut avoir la modestie d’être à notre place et l’ambition d’être utile. Notre valeur n’est pas dans la renégociation de la politique agriculture commune. L’agriculture manchoise est tellement forte que si un jour on ne produit plus de lait dans la Manche, c’est qu’on n’en produira plus dix ans avant en Auvergne ou dans les Alpes. Nous sommes le pôle national le plus fort pour l’économie laitière. Nous avons le premier cheptel laitier français. Entre 2011 et 2014, le nombre de vaches laitières par exploitation est passé de 57 à 66. Ce n’est pas parce que nous sommes en crise, malgré les difficultés de nos exploitants, qu’on est un territoire sans atouts. Nous voulons notamment conserver notre modèle familial d’exploitation. L’équilibre du territoire est en jeu. On est d’une naïveté au niveau Européen

Doit-on encore attendre quelque chose de l’Europe ?

La Manche ira aussi loin que ce qu’il est possible de faire pour aider son agriculture, mais elle a besoin que l’on puisse peser sur la politique européenne. C’est vigilance extrême sur le traité transatlantique, pas de concessions tarifaires qui ne soient strictement équilibrées et qui ne soient compensées par une politique agricole qui rejoigne autant que possible ce que font les Américains pour leurs agriculteurs. Ils ont mis en place une assurance sur le revenu agricole. Et elle est payée à 80 % par l’Etat. Ce qui veut dire que les Américains ont un revenu agricole garanti et c’est le moment qu’on a choisi pour passer avec eux un accord de libre échange sur les produits agricoles. On est d’une naïveté au niveau européen qui dépasse l’entendement."

Que peut faire la France ?

Il faut développer les incitations fiscales à provisionner les risques. Avant, le régime fiscal incitait à dépenser ses revenus en matériel. C’était pervers. Il faut inciter à provisionner les années de vaches grasses pour les années de vaches maigres. Le président du Sénat Gérard Larcher a demandé au sénateur Bizet de travailler sur cette question. La loi Hamon prévoyait également la renégociation des contrats lorsque les coûts de production excédaient le prix de vente. Or, elle n’est pas mise en jeu. Il faut aussi s’interroger sur la durée des emprunts pour le foncier. Il faut plus que les douze années actuelles. Il faut mettre en place un système financier plus favorable. Les fonds d’action sociale de la MSA, créés pour les situations d’urgence, doivent être rétablis. Ils ont été ponctionnés par l’Etat pour ses fins de mois. La conscience des réalités manchoises me rend plus fort pour agir au plan national. J’attends des réorientations profondes. Et comme on a un président qui reconnaît ses erreurs.

Quels sont les atouts de la Manche pour sortir de cette crise ?

Notre chance, c’est de ne pas être dans les gros bataillons où on joue sur les volumes et le bas prix mais sur la qualité, le label. Il y a en plus un véritable intérêt pour le territoire. Tout ce qui vient conforter l’identité manchoise est bon pour nous.

Vous ne parlez pas de la Région, pourtant très présente dans l’agriculture ?

Nous avons besoin de la Région. Elle est un relais institutionnel des fonds européens. J’attends davantage. Je serai aux côtés de la Région pour que ces fonds soient intégralement utilisés au profit de l’agriculture. Il est arrivé que la Région soit tentée d’imposer un modèle unique. Or, il n’y a pas de modèle unique en agriculture. Je ne dirai jamais ’je n’aide l’agriculture que pour contrôler les émissions de CO2’. Moi, je l’aide pour le développement économique de mon territoire. J’attends un vrai partenariat dans lequel la Région nous aidera à amplifier cette politique agricole de territoire, tournée vers l’économie. L’intérêt de la Normandie, c’est que la Manche joue ses atouts au service de toute la Normandie.