Jean Bizet : « Crise laitière : l’Etat n’a pas de stratégie ! » Le Monde.fr

Le calme revient dans les campagnes mais pour combien de temps ? Déjà, en 2009, les éleveurs déversaient du lait devant le Mont Saint-Michel. Une récurrence autant qu’un découragement. Des barrages ? Ce sont plutôt des blocages de la profession tant tout paraît noué. Ce n’est pas 4 centimes de plus par litre qui changeront les choses. Car il est certain que tout recommencera, demain, ici ou ailleurs. La faute est collective mais elle est d’abord interne, tant il y a d’arguments éculés, d’attentes vaines et de méthodes à bannir.

Que dire du sempiternel discours sur la fin des quotas laitiers depuis avril 2015 ? En France, tout se passe comme si les éleveurs n’avaient jamais vraiment cru que cela arriverait. La faute aux distorsions de concurrence ? L’ancien Commissaire Dacian Ciolos racontait que lorsqu’il fit le tour de l’Union, chaque État lui avait fait part de récriminations contre les autres. Les Français évoquent la main-d’œuvre étrangère employée en Allemagne. Mais ils ne voient pas qu’ils ont un foncier dix fois moins onéreux qu’outre Rhin et que beaucoup ont encore recours aux services quasi gratuits de leurs vieux parents. Même si cela ne durera qu’un temps.

L’augmentation du prix, une désillusion

Les éleveurs français réclament une régulation de substitution. Tel fut l’objet des règlements européens du paquet lait de 2012, pris à l’initiative de la France, qui prévoyaient des contrats de livraison négociés par des organisations professionnelles, les OP. Mais les syndicats rechignent à leur confier le soin de signer des contrats. Les éleveurs attendent plutôt la hausse du prix d’intervention, afin de permettre à la Commission de racheter du beurre et de la poudre de lait à des prix moins humiliants que les 22 centimes le litre d’aujourd’hui. C’est l’ordre du jour du Conseil agricole du 7 septembre. Mais on peut craindre que, même s’il augmente, le prix d’intervention ne couvrira jamais les coûts. Autant de désillusion en perspectives.

Aujourd’hui, les éleveurs font la chasse aux importations alimentaires. Il y a vingt ans, les agriculteurs avaient arrêté les camions de fraises espagnoles. Dans un arrêt de 1997, la Cour de Justice avait condamné la France - pas les paysans, non, l’État pour entrave à la libre circulation et manquement aux obligations des traités. Passons sur la question juridique, mais un peu de bon sens : alors que la France est parvenue à réunir un Conseil agricole début septembre, les éleveurs commencent à arrêter les camions des autres États. Comment les indisposer davantage ?

Les éleveurs font face à des partenaires engagés, au premier rang desquels figurent les acheteurs, les industriels et la distribution. Les prix des produits laitiers sont un jeu à trois. Mais tout se fait par paire, en face à face, et à aucun moment les trois ne sont présents en même temps. C’est très bien d’avoir pu arracher un accord avec la grande distribution sur 34 centimes le litre, mais cela ne concerne que les marques de distributeurs, et, sitôt l’accord signé, les industriels ont indiqué qu’ils ne pouvaient rien garantir. Dès lors que 60 % de leurs ventes sont à l’export, ils ne peuvent s’engager sur un prix du lait supérieur à celui des concurrents. Les industriels ont été absents dans cette phase du conflit. N’ont-ils rien à proposer ? Mettre les coûts de production dans les formules de prix dans les prochains contrats de livraison par exemple. Voilà qui aurait été une belle annonce. Qu’ont-ils à cacher ? Se désintéressent-ils à ce point du marché français pour disparaître ? Ce fut une erreur.

Repenser la PAC

Deuxième partenaire : les médias, aussi volatiles que le prix du lait. Les médias, d’ordinaire si prompts à dénoncer les agriculteurs pollueurs et les conditions d’élevage, ont tu leurs critiques et n’ont pas ressorti leur ritournelle sur les vertus des circuits courts et du bio, qui sont de vraies pistes individuelles mais une fausse solution collective.

L’Union européenne a fait le choix du libre marché et de la compétitivité. Soit. Il faut repenser la Politique agricole commune (PAC), cesser les aides aux revenus, injustifiées lorsque les prix sont élevés, réfléchir à un système assurantiel, remettre de la solidarité au cœur de la PAC, réinventer l’intervention non plus pour stocker en attendant des jours meilleurs mais pour assurer une redistribution alimentaire lorsque les besoins se font sentir, comme c’est le cas en ce moment.

Enfin, l’Etat. 24 mesures d’urgence, avec l’étalement des dettes, l’allégement des charges, la fiscalité, un logo promotionnel, etc. Alors, pourquoi cette déception ? Parce que l’État ne fait que présenter un catalogue alors que les éleveurs attendent une stratégie. Avec la fin des quotas, le paysage laitier européen va changer. Il y a des pays à potentiel et à ambition (Allemagne, Pays Bas, Irlande) et des pays qui n’avaient gardé une capacité laitière que grâce aux quotas nationaux. La France est, sur ce plan, l’Europe en plus petit. Il y a des ambiances laitières différentes, des régions en dynamiques laitières et d’autres en déprise. Que fait-on maintenant ? Il y a des choix industriels et des choix politiques à faire. La question des grandes fermes se pose. Elles permettent de maintenir une masse critique de collecte et peut-être utile aux régions qui risquent de perdre leur production laitière. Sur un plan politique, ou l’État joue la compétitivité de la filière en acceptant des concentrations régionales et de taille, ou il fait le choix de garder des fermes et des laiteries partout en France. Dans ce cas, il faut un soutien massif des régions, autres grandes absentes de cette nouvelle crise laitière. Le Sénat, représentant des territoires, prendra sa place dans cette réflexion.

La fin des quotas laitiers est un défi pour la France mais tout semble bloqué. Ce n’est pas une révolte qui apporte 4 centimes par litre qui changera les choses, il faudrait aux éleveurs une révolution qui leur donnerait une espérance.