Max BRISSON : « Et si l’Homme profitait de ces temps difficiles pour remettre une part d’humanité dans les règles qui régissent notre monde ? »

Le 2 avril 2020, le sénateur Max Brisson revient sur la nécessité de plus d’Etat et tire les leçons de la crise sanitaire actuelle. Parmi les plus importantes, le besoin de maintenir « l’empathie spontanée, réelle, positive qui s’est emparée de millions de nos concitoyens ».

Dans ses composantes économiques et sociétales la crise du Covid-19 nous interroge. Quelles remises en cause peut-elle générer et, car il en sera ainsi, quels apports bénéfiques ces moments difficiles nous fourniront ?

Si nous pouvons déjà tirer quelques grandes leçons de ce que nous vivons, c’est bien d’abord celle du fonctionnement de notre démocratie.

Son hyper normalisation par une technostructure puissante a eu pour conséquence depuis 30 ans de dire et d’imposer une pensée unique qui formate nos manières de faire et guide nos processus d’action au détriment du sens de la perception et de la décision dont devraient faire œuvre, et preuve, celles et ceux qui ont le pouvoir entre leurs mains, soit naturellement, soit parce qu’il leur a été confié par les urnes.

Le besoin d’Etat généré depuis quelques semaines est ainsi frappant. Il tranche avec un discours annonciateur de la fin des Etas-Nations. Ici au nom de la mondialisation libérale, là en soutien au principe du nécessaire regroupement dans des ensembles plus vastes, là encore parce que de nouvelles formes d’action collectives se développeraient demain au sein de communautés faisant fi des Nations. Ce discours résistera-t-il à la crise ?

L’impréparation de ce même Etat face à la crise du Covid-19 frappe également les esprits. Au-delà de quelques polémiques, l’impréparation nous laisse pantois. Alors que nous anticipons depuis plusieurs décennies les menaces militaires qui pourraient viser la France, via des lois de programmation militaire et des équipements à la hauteur de ces menaces, l’impréparation de nombre de hauts responsables politiques et administratifs dans le champs des politiques de santé publique interroge.

La pesanteur d’une administration centrale qui oublie souvent, ou feint d’ignorer, que le pouvoir politique prime, peut expliquer ce mal si français que vivent aujourd’hui nos hôpitaux. Pour autant, cette administration ne porte pas toute seule le poids de cette situation. Le « politique » a depuis longtemps abdiqué, faute peut-être de légitimité démocratique suffisante du champs dans lequel il conduit son action, celui de l’Etat-Nation ou de stature « d’homme d’Etat » à son service ? Où sont les De Gaulle ou Pompidou qui avaient une vision pour la France dépassant celle de l’échéance de leur mandat ?

Face au pouvoir sans limite de l’Administration centrale, il y a heureusement le bon sens des services déconcentrés et bien sûr celui des élus et des administrations territoriales. Cette crise nous poussera-t-elle enfin à explorer pour de bon les chemins de la déconcentration, de la décentralisation et même de la différentiation ? Ne pas renoncer à l’Etat tout en libérant le local, voilà la quadrature du cercle que nos démocraties ne parviennent jusqu’alors à dénouer. Et demain ?

Je m’interroge également sur l’Union Européenne. Elle a été fondée pour être protectrice. La pensée dominante en a fait avant tout un grand marché dérégulé. Que retiendra-t-on de son action lorsque la crise sera derrière nous ? Peu de choses je crains en dehors de l’intervention de la BCE (Banque centrale européenne), indispensable il est vrai. Nous aurons l’obligation de nous poser les bonnes questions car, même si les effets ultérieurs de la pandémie ne sont pas encore tous préhensibles, l’UE de demain sera différente de celle d’aujourd’hui. C’est une certitude pour moi.

Une autre conséquence qui se profile est, elle, de nature économique et géopolitique. Il ne m’étonnerait pas, comme après la IIème Guerre mondiale, que nous assistions à une spectaculaire réhabilitation de la pensée Keynésienne, avec comme corollaire une remise en cause partielle (et temporaire ?) de la mondialisation des économies et un interventionnisme plus poussé des Etats. La relocalisation d’activités industrielles en France et en Europe, depuis les pays asiatiques, s’est jusqu’ici fondée sur des considérations de développement durable, nobles certes, mais qui n’ont pas l’importance stratégique apparue lors de la crise actuelle. Je ne pense pas qu’il faille « démondialiser » l’économie mais les nations auraient tout intérêt à mieux prévoir et anticiper les conséquences de telles délocalisations qui n’avaient comme unique objectif que la recherche du profit.

Au-delà, la leçon la plus importante, et certainement la plus noble, sera sociétale. Il s’agira de chercher à maintenir active et vivante cette empathie spontanée, réelle, positive qui s’est emparée de millions de nos concitoyens et s’est manifestée sous de nombreuses formes. Elle a été rendue possible, reconnaissons-le, grâce à Internet et aux réseaux sociaux notamment. Le « tout numérique » n’est cependant pas épargné par les « fractures » enregistrées ici ou là : fracture territoriale mais aussi sociale avec l’impossibilité pour nombre de familles de pouvoir s’équiper en matériel nécessaire aux cours scolaires à distance. Pour autant, il est fort à parier que la pédagogie numérique sortira renforcée de ces épreuves tout comme nos usages du numérique.

Quant aux services médicaux et hospitaliers, avec lesquels je souhaite terminer cette tribune, ils sont dans la tourmente. Il faut les remercier pour leur engagement, leur abnégation et le dépassement d’eux-mêmes. Le président de la République a annoncé un grand plan d’investissement, voilà un vocabulaire interventionniste dont nous avions perdu la saveur. Saurons-nous dans les lois de Finances à venir nous en souvenir ? Je le souhaite.

Pourtant, partout déjà les équipes font preuve d’une capacité et d’une promptitude à s’adapter. Elles le font parfois à contre-courant des règles, démonstration de cet esprit si français, souvent rebelle mais ô combien engagé quand l’essentiel est en jeu. « Il vaut mieux mourir selon les règles, que de réchapper contre les règles », c’est ainsi qu’au XVIIème siècle Molière combattait par la dérision une profession médicale engoncée alors dans le strict respect de la toute-puissance de la norme. Nos médecins fort heureusement ne ressemblent plus un seul instant à ceux des temps de Jean-Baptiste Poquelin, et les règles de leur profession évoluent chaque jour grâce aux progrès de la science. Pour autant, on mesure combien encore l’esprit d’initiative et l’empirisme de bon aloi permettent souvent de dépasser des protocoles défaillants.

Et si l’homme profitait de ces temps difficiles pour remettre une part d’humanité dans les règles qui régissent notre monde ?