Bruno Retailleau : « Sur les retraites, le gouvernement prépare un marché de dupes »

Alors que le Premier ministre Edouard Philippe doit annoncer ce jeudi le calendrier de la réforme des retraites, le président du groupe LR au Sénat dénonce le « flou » au sommet de l’Etat. Il reproche à Emmanuel Macron de « pousser à l’individualisation du système » au détriment des classes moyennes. Et met sur la table ses propositions, notamment le recul, sur dix ans, de l’âge de départ à la retraite à 65 ans.

Interview parue dans les Echos le 12.09.2019

Edouard Philippe doit préciser ce jeudi le calendrier et la méthode de la nouvelle concertation sur la réforme des retraites. L’exécutif a-t-il raison de chercher à apaiser sur un sujet aussi explosif ?

On a toujours intérêt à apaiser. Le problème, ce n’est pas la méthode ; c’est le contenu. Ce n’est pas une réforme comme les autres. C’est la mère de toutes les réformes qui doit permettre de relever des défis fondamentaux : démographique avec le vieillissement, économique avec le relèvement de l’âge de départ qui permettrait d’augmenter la population active et donc la croissance potentielle, et budgétaire avec le poids de la dépense publique. Par ailleurs, dans une France profondément divisée, la réforme des retraites touche à ce qui fait notre unité : la solidarité nationale.

C’est pourquoi il ne faut pas ruser, il faut être clair. Jean-Paul Delevoye a parlé d’âge pivot, Edouard Philippe d’âge d’équilibre et Emmanuel Macron de durée de cotisation . Qui faut-il croire ? C’est le grand flou ! Comme si l’exécutif faisait durer la concertation pour masquer la confusion qui règne au sommet de l’Etat. Ce que je demande au gouvernement, c’est qu’il présente au plus vite le chiffrage macroéconomique sur les impacts de ses choix. On ne peut pas mener cette réforme en masquant la réalité, ni la voter demain sans en connaître toutes les conséquences. Il faut dire la vérité aux Français !

Le chef de l’Etat a finalement affiché sa préférence pour un accord sur la durée de cotisation plutôt que sur un âge pivot. Est-ce la bonne solution ?

Un bon système doit reposer sur deux exigences. Individuelle : chacun doit pouvoir vivre dignement de sa retraite après une vie de travail. Et collective : la solidarité nationale. La proposition d’Emmanuel Macron ne répond à aucune de ces deux exigences. Parce qu’il est prisonnier de sa promesse de campagne de ne pas toucher à l’âge de départ, le gouvernement prépare un marché de dupes, un système où, en réalité, on pourrait payer plus pour toucher moins. Agir sur la durée de cotisation, c’est moins efficace que le recul de l’âge de départ pour équilibrer les comptes et c’est surtout injuste.

Pourquoi ?

Moins efficace, car le recul d’un an de l’âge de départ génère 10 milliards d’euros alors que l’allongement de cotisations, moins de 5 milliards. Injuste, parce que la liberté de départ est un leurre. Elle se traduira par une baisse de pension, notamment pour ceux qui rentreront tard sur le marché du travail ou pour ceux qui auront des trous dans leur carrière.
Par ailleurs, la valeur du point n’est pas garantie : les pensions de retraites pourraient donc devenir une variable d’ajustement budgétaire au fil du temps. Jean-Paul Delevoye prévoit un taux de rendement autour de 5,5 % [cent euros cotisés rapporteraient 5,5 euros en pensions, NDLR] mais ce sera sans doute beaucoup moins, puisque sur les 28,12 % de cotisations prévus sur les salaires, la cotisation utile qui rapportera des points pour la retraite ne sera que de 25,31 %, le reste étant un impôt déguisé.

Mais le plus grave, c’est que les choix d’Emmanuel Macron poussent à l’individualisation du système en faveur des plus riches qui, au-delà de 120.000 euros par an, verront leur cotisation baisser de 28 % à 2,81 % ! On les détachera aussi du système de solidarité en se tournant vers la capitalisation.
La classe moyenne qui, elle, n’a pas les moyens de se tourner vers l’assurance privée, va encore trinquer. Déjà, la liste des perdants ne cesse de s’allonger : les enseignants, qui touchent peu de prime et seront victimes de la fin de la règle des six derniers mois ; les infirmières libérales, qui devront travailler plus pour gagner moins ; les cadres, qui ne bénéficieront plus du système des 25 meilleures années… Ce qui se dessine, c’est l’appauvrissement de larges catégories de retraités.

Quelle réforme préconisez-vous ?

Une réforme qui se fixe comme priorité de maintenir le pouvoir d’achat des retraités. Pour y arriver, il n’y a pas d’autre solution que de reculer progressivement, sur dix ans, l’âge de départ à 65 ans, pour tout le monde. C’est une mesure d’équité, claire et sans embrouille. Tous les pays qui ont fait une réforme systémique - le Danemark, la Suède, l’Allemagne et même l’Italie -, ont aussi augmenté l’âge de départ. Je ne veux pas que la France se retrouve demain dans la situation du Japon, qui cumule une forte espérance de vie, une démographie en berne et qui, ayant refusé de toucher à l’âge de départ à la retraite, se trouve contraint aujourd’hui de le reporter à 70 ans !
Les 20 milliards d’euros de recettes supplémentaires dégagés par un report de l’âge de départ permettraient de garantir le niveau des pensions, mais aussi de relever les petites retraites pour les faire converger vers le Smic.

Cette solution suffirait-elle à tout régler ?

Tout se tient et il faut un regard global de long terme. C’est pourquoi je fais trois autres propositions. D’abord sur la gouvernance. Parce qu’ils ont fait preuve d’une très grande responsabilité dans la gestion des régimes complémentaires, mais aussi parce qu’il faut faire attention à l’éventuelle captation des 140 milliards d’euros de réserves, qui viendrait combler les trous des retraites publiques. Je veux que les partenaires sociaux soient au coeur de la gestion du futur système. Il faut mettre un terme à la « bercysation » de notre protection sociale.
Il faut s’attaquer aussi aux causes, et pas seulement aux conséquences. Pour enrayer la dégradation du ratio actifs-inactifs, il faut d’urgence relancer notre dynamisme démographique, et assumer une grande politique familiale. Cela passe par l’augmentation du quotient familial, la réindexation des prestations familiales et, surtout, par la préservation des avantages familiaux dans le nouveau système. Enfin, il faut permettre aux retraités, même les plus modestes, de se constituer un patrimoine en favorisant une grande politique d’accession à la propriété, alors que le matraquage fiscal des propriétaires en France atteint un niveau inédit, comme vient de le montre l’OCDE.

Sur le principe, êtes-vous opposé à un régime unique par points ?

La retraite à points , pour l’instant, c’est un point d’interrogation sur les niveaux de retraites, puisque nous n’avons aucune garantie sur la valeur du point. Je suis favorable à une simplification. On a aujourd’hui 42 régimes. Et hormis pour des statuts régaliens, les régimes spéciaux, ça suffit ! C’est illisible et c’est inéquitable. Simplifier oui, mais je doute que l’on puisse parvenir à un seul régime, par exemple pour les professions indépendantes qui pourraient perdre beaucoup.

Aucun gouvernement n’a jusqu’ici engagé de réforme systémique. La droite au pouvoir n’aurait-elle pas dû aller plus loin qu’elle ne l’a fait ?

C’est la droite et elle seule qui a eu le courage de mener une réforme paramétrique, avec François Fillon en 2003 puis Nicolas Sarkozy, François Fillon et Eric Woerth en 2010, donnant plus d’aisance et de visibilité au système. Et elle a commencé la convergence entre le régime général et les régimes spéciaux. Franchement, sur ce sujet-là, nous n’avons pas à rougir.

Pierre-Alain Furbury