Bruno Retailleau : « La droite a trop souvent tourné le dos au débat d’idées, au profit des questions de personnalités »

Le parallèle est tentant. En 2016, Emmanuel Macron publie ‘Révolution’. Trois ans plus tard Bruno Retailleau publie ‘Refondation’. La filiation historique de chacun des ouvrages est transparente, à l’un le mouvement qui change tout, à l’autre la permanence qui sert d’assise à la réforme. Le sénateur de Vendée entend incarner la parole de la droite, celle qui conquiert l’opinion en restant fidèle à ses valeurs. Pas besoin de chercher beaucoup pour voir le champ de ruines électoral qui a succédé à l’effondrement de François Fillon à la présidentielle de 2017. Aussi le sénateur a-t-il choisi l’essence du combat des idées plutôt que l’existence électorale par le combat des chefs.

Dans cet entretien, le chef de file des Républicains au Sénat déploie tous les marqueurs qui sont autant de repères pour une droite “tenant compte d’un monde qui change”. La crise des gilets jaunes est analysée comme le “produit” du grand décrochage français. Bruno Retailleau en détaille les causes multiples et assure que “pour faire redémarrer la machine il faut très peu de choses”. Cela reste à prouver, mais il est de ceux qui pensent que les bonnes idées peuvent soulever des montagnes. Le sénateur LR ne les détecte pas chez Emmanuel Macron, et encore moins à l’issue du grand débat. Il dénonce notamment l’alourdissement de la fiscalité des entreprises pour financer 5 milliards de baisses d’impôt sur le revenu.

Propos recueillis par Jean-Michel Lamy, parus dans Le Nouvel Economist le 30 avril 2019.

Cette opposition entre nationalisme et progressisme est un piège absolu. Emmanuel Macron veut transposer aux élections européennes le système qui l’a fait gagner à la présidentielle, c’est-à-dire son duel avec Marine Le Pen. Camp du bien contre camp du mal, progressisme contre nationalisme… Ce face-à-face manichéen est destructeur pour l’Europe.

Le face-à-face destructeur

Car il y a un immense paradoxe : jamais depuis longtemps dans leur histoire les peuples européens n’ont été aussi proches, et pourtant jamais l’Union européenne n’a été autant au bord de la dislocation. Tout ce qui peut apporter une fracture, une tension entre le Nord et le Sud, entre l’Est et l’Ouest, est à condamner. C’est une instrumentalisation politicienne des élections européennes. Par ailleurs, qu’est-ce que le progressisme ? À en croire Monsieur Ismaël Emelien, ancien conseiller d’Emmanuel Macron, ce ne serait que “la maximisation des possibles” pour l’individu. La suffisance dans l’insignifiance. Par ailleurs, ne voir la politique que sous le prisme de l’individu fragilise tout ce que nous en avons en commun, tout ce qui fait de nous un peuple, au moment même où la nation est particulièrement divisée.

“Qu’est-ce que le progressisme ? À en croire Ismaël Emelien, ce ne serait que “la maximisation des possibles” pour l’individu. La suffisance dans l’insignifiance”

Nous avons le devoir de rebâtir une vraie alternative républicaine entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen qui, si elle arrivait au pouvoir, accentuerait le déclassement de la France et donc l’appauvrissement des Français. Je ne crois pas à ce culte de la nouveauté que constitue le progressisme ; pas davantage que je ne crois au retour en arrière, à ce parti attrape-tout que représente le Rassemblement national, qui s’empare de toutes les colères, de toutes les revendications, mais pour les traduire en langage de la démagogie. Le RN ne propose pas de solutions, il désigne des boucs émissaires.

Non à l’économisme

La politique, c’est d’abord les idées. Ce sont elles qui mènent le monde, disait Ernest Renan. Malheureusement, la droite a trop souvent tourné le dos au débat d’idées ; au profit des questions de personnalités, de la guerre des chefs. Ce tout à l’ego est destructeur pour la droite. Il nous divise et nous détourne des grands enjeux. Le monde change ; la droite doit changer elle aussi et proposer un idéal qui tienne compte de ces évolutions profondes. Ma conviction est que la politique ne peut se réduire à l’économie. Trop souvent par le passé, la droite s’est réfugiée dans un économisme. Bien sûr, le chômage de masse et l’endettement de masse appellent des réponses concrètes et puissantes. Mais d’autres interrogations taraudent les Français et plus largement les peuples occidentaux : qu’est-ce qu’une nation ? Une identité ? Une souveraineté ?

“La politique ne peut se réduire à l’économie. Trop souvent par le passé, la droite s’est réfugiée dans un économisme”

Les grandes questions existentielles sont de retour ; on les croyait résolues, elles ne le sont pas. Plutôt qu’une simple politique d’opposition, la droite doit porter une politique de civilisation, en parlant aussi bien le langage de la liberté, de l’autorité et de l’identité. Cette triple exigence était au cœur du gaullisme : le général de Gaulle a engagé avec Jacques Rueff un des plans les plus libéralisateurs de l’économie, qui assurera de fait 30 ans de prospérité aux Français ; il s’est opposé à la “chienlit” et inscrit son action dans une continuité historique, celle “du cher et vieux pays” comme il aimait à dire. Ces convictions valent encore pour aujourd’hui, afin de répondre à la double angoisse des Français, le déclassement économique et la dépossession culturelle.

La dépossession culturelle

La dépossession culturelle provient de l’injonction faite aux Français de se débarrasser de ce qu’ils sont pour mieux accueillir l’autre. On a fait comme si en France, on devait se vider de notre substance, de ce que nous sommes, de nos traditions, de notre héritage, de notre histoire. Comme si, pour être aimée, la France devait d’abord se reconnaître coupable ; coupable de tous les crimes contre l’humanité. Si on déclare urbi et orbi que la France n’est ni estimable ni aimable, comment voulez-vous la faire aimer, en particulier à ceux qui la rejoignent ?

“La dépossession culturelle provient de l’injonction faite aux Français de se débarrasser de ce qu’ils sont pour mieux accueillir l’autre”

Nous devons au contraire réaffirmer qui nous sommes. Réaffirmer la laïcité française, l’assimilation républicaine également qui n’est pas seulement une contrainte mais une promesse : celle de devenir pleinement français. Mais l’on ne peut assimiler des flux d’immigration toujours plus importants. Pas moins de 252 000 titres de séjour ont été délivrés l’an dernier ! Pour assimiler plus, il faut accueillir moins. Je propose de confier au Parlement le pouvoir de fixer annuellement des quotas d’immigration.

Le blocage de l’ascenseur social

Ce blocage de l’ascenseur national que constitue l’assimilation républicaine vient de loin. Sa cause est très largement idéologique : avec François Mitterrand, la gauche a instrumentalisé le combat contre le racisme, épousé le multiculturalisme, culpabilisé les Français. Certains, comme l’institut Terra Nova, ont même théorisé l’abandon des classes populaires au profit des “minorités”. L’institution scolaire, creuset de l’assimilation républicaine, a été au cœur de ce mouvement de déconstruction : l’égalitarisme a créé l’école la plus inégalitaire des pays de l’OCDE. En se privant de la transmission, elle a privé les plus modestes de la possibilité d’échapper à la reproduction sociale.

Le déclassement économique

La crise des gilets jaunes est d’abord le produit du grand décrochage français : l’économie française ne parvient plus à créer suffisamment de richesses pour augmenter le niveau de vie de nos compatriotes. En réalité, cet état de fait est ancien. Mais il a été masqué par de l’argent public, par une avalanche de déficits et d’emprunts, et donc d’endettement. On ne pourra résoudre le problème qu’en tenant un langage de la vérité aux Français. En leur disant que si l’on veut baisser durablement les impôts, on doit baisser très fortement la dépense publique. En disant ensuite que l’on ne pourra maintenir notre modèle social qu’en travaillant plus, en repoussant l’âge de la retraite et en déverrouillant les 35 heures. Si nous ne le faisons pas, nous nous appauvrirons collectivement.

“L’économie française ne parvient plus à créer suffisamment de richesses pour augmenter le niveau de vie de nos compatriotes. Cet état de fait a été masqué par de l’argent public, par une avalanche de déficits et d’emprunts, et donc d’endettement”

La France, c’est moins de 1 % de la population mondiale et moins de 4 % de la production planétaire pour 14 % des dépenses sociales. Nul besoin d’avoir fait de grandes études économiques pour comprendre que si on ne met pas sur la table plus de travail, nous ne parviendrons pas à financer des dépenses redistributives qui sont extrêmement lourdes. Pour restituer du pouvoir d’achat, il faut moins d’impôts, moins de dépenses publiques, et plus de travail. Le taux d’emploi de la population active est à 65 %, dix points de moins que l’Allemagne. De façon très concrète, aujourd’hui, notre croissance potentielle, autour de 1,2 %, permet d’augmenter le salaire médian, qui est d’un peu plus de 1 700 euros par mois, d’environ 20 euros. C’est la preuve que la croissance potentielle est beaucoup trop faible pour qu’on puisse élever le niveau de vie des Français.

La transformation se fait attendre

L’objectif c’est de faire redémarrer la machine et il faut très peu de choses. Il y a tellement de talents en France ! Le sursaut est possible. Pour peu qu’on baisse les impôts des entreprises, des ménages ; pour peu qu’on baisse durablement la dépense publique, pour peu que l’on consente à mettre un peu plus de travail, mais sans que cela nous écrase ! Quand François Mitterrand a baissé l’âge légal du départ en retraite de 65 à 60 ans, on avait 74 ans d’espérance de vie. Aujourd’hui, elle atteint pratiquement 10 ans de plus. Je ne propose pas du sang et des larmes. Au contraire, nous pouvons faire en sorte que demain la France, qui est à la traîne de l’Europe, occupe les premières places, nos compatriotes bénéficient concrètement du redressement français.

“Quand François Mitterrand a baissé l’âge légal du départ en retraite de 65 à 60 ans, on avait 74 ans d’espérance de vie. Aujourd’hui, elle atteint pratiquement 10 ans de plus”

Emmanuel Macron avait promis la transformation, mais rien n’a changé en réalité : la France occupe le 25e rang pour le chômage, le dernier rang pour la dépense publique et le premier pour les impôts… Rien n’a changé, tout a continué. Par ailleurs, sa politique économique a divisé les Français : oui il fallait modifier l’ISF et décider la flat tax, mais pas augmenter en parallèle la CSG sur les retraités. Seulement 2 % de la population a bénéficié de ces ristournes fiscales ; les 98 % restants ont vu leur fiscalité alourdie ou leur situation quasiment inchangée. Ce sentiment d’injustice a suscité la division entre les Français, au point qu’on a vu resurgir une forme de haine de classes.

L’enjeu européen

Il ne faut pas enjamber les élections européennes. C’est une échéance capitale pour l’Europe et pour la France. Pour ma famille politique, ces élections peuvent être le signal d’un renouveau : la candidature de François-Xavier Bellamy suscite une vraie dynamique. Le choix de François-Xavier Bellamy a été une bonne décision que j’ai soutenue depuis le début. C’est le choix des idées, de la sincérité, du respect dans le débat également. Aujourd’hui, on a besoin que l’Europe soit un espace de dialogue : ou l’Europe privilégie ce dialogue entre les nations, dans le respect des souverainetés de chacun, ou alors elle ne sera pas.

La fracture entre l’ouest et l’est de l’Europe peut être mortifère. On ne peut pas comparer l’histoire récente des anciennes démocraties populaires avec nos démocraties occidentales. Sans doute faut-il être exigeant sur le plan de l’État de droit avec Viktor Orban, mais il faut prendre en compte l’attachement de chaque peuple à sa souveraineté et la nécessité de mettre un terme au laisser-aller migratoire.

L’archipel de la droite et du centre

En France, le paysage politique reste bouleversé, bien sûr par 2017, mais pas seulement. Je pense que le temps des grands partis de masse est terminé. Désormais, nos concitoyens sont davantage attirés par des engagements thématiques, pour la préservation de l’environnement par exemple, ou plus éphémères, le temps d’une élection notamment. C’est la marque de l’époque ; c’est une des conséquences de l’aplatissement de notre société, accentué par les réseaux sociaux. On ne fera pas un “Épinay” de la droite, pas plus qu’on ne refera un parti unique comme l’UMP. Aujourd’hui, la droite et le centre composent une sorte d’archipel.

“Notre électorat est beaucoup moins divisé qu’on ne le croit, et que ne le laissent penser les querelles de personnalités”

À nous de le faire vivre, en respectant chaque sensibilité mais dans l’unité. Car notre électorat est beaucoup moins divisé qu’on ne le croit, et que ne le laissent penser les querelles de personnalités. Mais l’unité ne peut se faire que sur le roc des idées. C’est à quoi s’attelle Force républicaine, qui compte 20 000 adhérents, et qui a pour objectif de participer à la refondation de notre famille politique. Par la réflexion et les propositions. Nous en avons fait sur l’Europe, la laïcité, le modèle social, etc. Cet effort intellectuel est essentiel. Pour vaincre, il faut d’abord convaincre.

La volonté de rassemblement

Le propre de la politique, c’est de rassembler. Au Sénat, nous avons une majorité avec le centre. Il y a entre nous des différences, qu’il ne faut pas nier, mais également de nombreuses convergences. De même dans les régions et dans beaucoup de départements ou de villes, la droite et le centre exercent ensemble des responsabilités. En réalité, nous avons un double effort à faire : un effort d’approfondissement, pour nous définir, renouer avec les idées ; et un effort d’élargissement pour rassembler. Finissons-en avec les fausses oppositions. Il n’y a pas d’un côté une droite de la liberté et de l’autre une droite de l’identité. La droite, c’est la réforme et la défense d’un certain nombre de permanences ; c’est l’ordre et le mouvement ; c’est la transformation et la transmission. Nous devons marcher sur nos deux jambes, occuper toute notre surface intellectuelle pour rassembler. Nous devons être pour la France des artisans d’unité, cette grande œuvre française, toujours à recommencer.

La réaffirmation du peuple souverain

Le grand défi qui est devant nous, c’est celui de l’unité française. Nous devons rester une nation, ne pas devenir un agrégat de tribus, une France en toile de léopard si j’ose dire. Cela passe aussi par une plus grande expression du peuple souverain, de manière directe : du traité de Lisbonne au référendum de Notre-Dame-des-Landes, les Français ont souvent eu le sentiment que leurs décisions ont été contournées.

“Le grand défi c’est celui de l’unité française. Nous devons rester une nation, ne pas devenir un agrégat de tribus”

On ne soignera pas cette blessure à la souveraineté populaire par des groupes de parole, des débats scénarisés. Je ne suis pas pour le Référendum d’initiative citoyenne (RIC), car la démocratie représentative doit jouer tout son rôle, mais je suis favorable au recours accru au référendum, en particulier sur les grands sujets qui engagent l’avenir de la nation, comme l’immigration.

“Emmanuel Macron nous emmène vers un modèle à l’anglo-saxonne, celui du “safety net” : on tend un filet de sécurité pour les plus pauvres, et les autres se débrouillent”

De même je suis partisan d’un assouplissement de la procédure du référendum d’initiative partagée ainsi qu’aux référendums locaux, à condition qu’ils soient prescriptifs. S’atteler au défi de l’unité française, c’est aussi remettre au cœur du débat la question de la solidarité nationale. Emmanuel Macron nous emmène vers un modèle à l’anglo-saxonne, celui du “safety net” : on tend un filet de sécurité pour les plus pauvres, et les autres se débrouillent. Ce n’est pas ma conception des choses : il faut réformer notre modèle social mais sans déformer la solidarité nationale. Cela passe, là encore, par plus de travail, pour conserver nos standards sociaux, mais également un renforcement de notre politique familiale que la majorité actuelle continue de déconstruire à la suite de François Hollande.

Plus de naissances, c’est à terme plus de cotisants : nous avons besoin d’une démographie dynamique pour financer notre système social et amortir le choc du vieillissement. Enfin l’unité française, c’est aussi la laïcité républicaine. Emmanuel Macron avait évoqué une modification de la loi de 1905, pour créer un “islam de France”, j’y suis totalement opposé. Le rôle de l’État n’est pas de réformer l’islam mais de protéger la laïcité, en faisant respecter notre règle commune. Par ailleurs, les différentes enquêtes d’opinion montrent qu’il existe un attachement très fort des Français à la laïcité. C’est l’un des rares sujets où il existe un véritable consensus national.

La boite de pandores des mesurettes

Il y avait deux façons de sortir du grand débat pour Emmanuel Macron : par le bas et par le haut. Par le bas, en ouvrant la boîte de pandore des mesurettes, c’est-à-dire en renonçant aux grandes réformes. Par le haut en tenant un discours de vérité aux Français. Le président de la République a choisi la première solution : il a renoncé, aussi bien sur la dépense publique, et notamment la baisse du nombre de fonctionnaires, que sur le travail en refusant de reporter l’âge de départ à la retraite ou de toucher aux 35 heures. À peine a-t-il posé les problèmes sur la table qu’il les a immédiatement glissés sous le tapis.

“Désormais, nous savons qu’Emmanuel Macron n’est pas le transformateur qu’il prétendait être. Seulement un continuateur des politiques qui toutes ont échoué”

Pire encore, pour financer les 5 milliards de baisses d’impôts sur le revenu, la fiscalité des entreprises sera alourdie. Plus qu’un renoncement, c’est un reniement pour celui qui s’était présenté comme le champion de la liberté économique. Désormais, nous savons qu’Emmanuel Macron n’est pas le transformateur qu’il prétendait être. Seulement un continuateur des politiques qui toutes ont échoué. Les impératifs politiques ont primé sur les exigences économiques. Plutôt que de donner un sursaut à la France, le président de la République s’est acheté un sursis. Et à crédit, car la dette va continuer à augmenter. Je ne suis pas serein pour l’avenir. Les mêmes causes risquent de produire les mêmes effets.