Gérard Larcher : « Je ne sens ni souffle, ni vision, ni stratégie »

Gérard Larcher, le président du Sénat, réagit pour la première fois au lendemain du séminaire gouvernemental et après les annonces de sortie du grand débat d’Emmanuel Macron, jeudi dernier.

Propos recueillis par Olivier Beaumont et parus dans le Parisien du 30 avril 2019.

Combien vont coûter les annonces présentées par l’exécutif et comment les financer  ? Le président (LR) du Sénat craint que le gouvernement ne laisse filer les déficits.

Avez-vous le sentiment que l’exécutif a répondu aux attentes des Français après le grand débat  ?

Gérard LARCHER. J’ai entendu des propositions intéressantes. Mais je ne sens ni vision, ni souffle, ni stratégie qui permettraient de réparer les fractures qui touchent le pays. Est-ce que tout cela va permettre de répondre à la crise à la fois d’identité, sociale et sociétale  ? Y a-t-il derrière tout cela un grand dessein pour répondre au sentiment d’exclusion d’une partie de la population  ? Je ne sais pas encore.

Mais jeudi soir, Emmanuel Macron a parlé de cap, de vision pour la France…

En marine, ce n’est pas parce qu’on a un cap, qu’on a le vent qui vous amène au cap. « Rien ne sera plus comme avant », avait dit la porte-parole du gouvernement après le grand débat, je le souhaite vivement. Notamment qu’on retrouve la proximité qui fait cruellement défaut et qu’on rebâtisse la confiance avec les Français.

Justement, la réduction du nombre de parlementaires, le droit de pétition au niveau local, la proportionnelle… Ça peut être suffisant pour rapprocher les Français des élites et des élus  ?

Je ne suis pas certain que réduire le nombre de parlementaires ou offrir un certain nombre de hauts fonctionnaires en sacrifice, avec la suppression de l’ENA par exemple, soit suffisant pour restaurer la confiance entre les Français et leurs élus. Il faut plutôt un nouvel acte de décentralisation et nous sommes prêts au Sénat, avec des propositions concrètes, à discuter des nouvelles formes d’organisation.

Emmanuel Macron veut justement s’appuyer sur les élus locaux, en leur donnant une meilleure place…

Oui, c’est vrai. Il a entièrement raison. Comme j’approuve son idée de créer des maisons de services publics dans chaque canton.

Au Sénat, nous l’avons demandé depuis longtemps. Maintenant, il faut le mettre en œuvre.

Concernant la réduction du nombre de parlementaires, on tablait sur 30 %. Emmanuel Macron serait prêt à baisser à 25 %. Cela vous rassure  ?

On n’a jamais été fermé sur ce sujet. Mais je ne fais pas du chiffre le scalp ou le fétiche qu’il faudrait ramener. Le sujet n’est pas tant le nombre que la juste représentation des territoires. La principale question à mes yeux, c’est celle de la proximité. Avec quelques principes : notamment pas plus de vingt départements qui n’aient qu’un seul député ou sénateur. C’est très important. Nous pourrions nous entendre sur un chiffre, autour de 280 ou 285 sénateurs (NDLR : contre 348), ce qui ferait 20 %.

Mais il y a aussi l’argument des économies : 30 % de parlementaires en moins, c’est 160 millions d’économies par an…

Le coût des parlementaires, c’est un millième du budget de l’Etat. Je ne dis pas qu’on ne doit pas être comptable de l’argent public.

Mais le Sénat coûte moins de 5 € par an et par Français.

Une dose de proportionnelle, 20 %, c’est bien  ?

Je n’aime guère la proportionnelle. Le risque, si on augmente trop la dose, est d’avoir une majorité moins stable. Additionnez 20 % ou plus de proportionnelle, et la réduction du nombre de parlementaires, vous aurez dans certains départements des députés ou des sénateurs avec des circonscriptions gigantesques. Adieu la proximité.

On a parfois l’impression que l’opposition est juste là pour s’opposer…

Le rôle de l’opposition est de s’opposer. Au Sénat, nous ne sommes pas un anti-pouvoir mais un contre-pouvoir que nous exerçons pleinement. Le premier exemple, c’est la réindexation des retraites que nous proposions depuis longtemps.

S’agissant des retraites, le chef de l’Etat a dit qu’il ne reviendrait pas sur l’âge légal de départ, 62 ans…

On va surtout vers un système de surcote et de décote. Il aurait peut-être mieux fallu dire la vérité aux Français : ils travailleront plus longtemps, et donc au-delà de 62 ans pour avoir une retraite à taux plein.

Comment la majorité va-t-elle financer toutes ces mesures  ?

On a eu beaucoup de chèques, mais pas d’approvisionnement du compte pour le moment. D’où la nécessité d’avoir un projet de loi de finances qui ne soit pas renvoyé à l’automne. Retraites, allégement de l’impôt sur le revenu, indexation sur les inflations, etc., la facture pourrait vite grimper à 20 milliards, en comptant les 10 milliards déjà annoncés en décembre.

La baisse de l’impôt sur le revenu sera compensée par la suppression de niches fiscales pour les entreprises. Une bonne chose  ?

Supprimer des niches fiscales, cela revient à créer un impôt supplémentaire pour les entreprises. Supprimer le crédit impôt recherche ( NDLR : ce que le Premier ministre a exclu hier soir, à l’issue du séminaire gouvernemental ) alors que tout le monde dit que ce dispositif est important pour l’avenir de la compétitivité de nos entreprises… A voir.

Le président a fait une croix sur la maîtrise des déficits   ?

Il l’évoque mais il n’en prend aucun des moyens. Il ne prend aucune décision permettant de retrouver l’équilibre budgétaire. La diminution de la dépense publique ne doit surtout pas être abandonnée. Je crains qu’avec l’abandon de la suppression des 120 000 postes de fonctionnaires, nous repartions vers plus de déficit.

Vous regrettez également qu’il ait peu parlé d’écologie  ?

Le conseil de défense écologique, pourquoi pas. Mais attention à ne pas multiplier ce genre de structures et d’agences dont on ne sait pas toujours à quoi elles servent. Il a aussi parlé d’un conseil citoyens, composé de 150 personnes, pour faire des propositions sur l’écologie. Mais il ne faudrait pas que ce soit un leurre pour se défausser de ses propres responsabilités. Je pense notamment que le sujet de la taxe carbone ne doit pas être abandonné. Il faut l’assumer politiquement.

Les Républicains reprennent des couleurs dans les sondages. C’est l’effet Bellamy  ?

J’ai exprimé des réserves au moment de son investiture, mais je dois reconnaître que je me suis trompé. Il est en train de se passer quelque chose. Avec Agnès Evren et Arnaud Danjean, ils forment un trio qui exprime différentes sensibilités. Dimanche, Michel Barnier a dit qu’il soutenait cette liste, ce n’est pas rien. C’est l’indicateur du rassemblement qui est en train de se faire au sein des Républicains. Et je suis maintenant pleinement engagé au côté de François-Xavier Bellamy car je crois à la vision de l’Europe que nous incarnons. Je crois à l’espace politique que nous représentons.