Notre-Dame de Paris : Un volontarisme, OUI ! Une précipitation, NON !

Dans la nuit du 15 au 16 avril dernier, l’incendie qui a ravagé Notre-Dame de Paris, a soulevé une immense et unanime émotion populaire.

La destruction par les flammes de la toiture, de la charpente et de la flèche si caractéristique que nous devons à Viollet-le-Duc, a généré, dans l’âme de chacun de nos concitoyens, et dans le monde entier, une peine et une douleur profonde unissant notre nation dans une émotion partagée et rassembleuse.

Preuve réconfortante que la puissance symbolique de Notre-Dame de Paris, incarnation si visible de notre civilisation chrétienne et de notre histoire patrimoniale et nationale, était toujours bien vivante au fond de tous nos cœurs et de nos âmes.

Mais très vite, cette belle unanimité de cœur, s’est fracturée, volée en éclats, devant la précipitation et la méthode utilisée, dès lors, pour envisager l’avenir.

Certes, le Président de la République a eu raison de s’exprimer rapidement pour incarner et relayer positivement cette grande émotion populaire et affirmer son volontarisme dans l’avenir que nous réserverons à ce joyau national.

Mais était-il bien nécessaire d’annoncer le délai de cinq ans alors même que le diagnostic des dégâts provoqués par les flammes, la chaleur et l’eau n’est même pas encore finalisé.

Etait-il bien nécessaire de dire : « Nous allons la reconstruire, plus belle encore ! » Plus belle encore !! Qu’est-ce que cela veut donc dire ?

Etait il bien nécessaire d’annoncer le lancement d’un concours d’architecture qui, dans la minute qui a suivi, a provoqué un tollé de questions sur le parti qui serait pris dans la reconstruction de Notre-Dame ?
Quelle architecture pour la toiture et la flèche ?
Quels matériaux pour la charpente ?
Quel architecte prétendra rivaliser le génie de Viollet-le –Duc ?
Quel homme politique et quel architecte rêveront ils de marquer de leur sceau créatif contemporain ce début de XXI ème siècle ?
Quelle silhouette offrira Notre-Dame aux générations futures ?

Ces réflexions méritaient sans doute plus d’humilité que de précipitation.

Et que penser, dans ce contexte, d’un projet de loi, rédigé en deux jours, adopté par le conseil des ministres, après une sommaire et incomplète étude d’impact et un avis du Conseil d’Etat, seulement 9 jours après le désastre ?
Déjà déposé sur le bureau des assemblées parlementaires, il devrait être examiné par le parlement dès le 2 mai prochain.
Et qui plus est, en procédure accélérée !

Et que penser de son contenu qui, au delà des questions de la gestion des ressources issues du mécénat, prévoit de créer un Etablissement Public dédié alors que l’OPPIC (Opérateur du Patrimoine et des Projets Immobiliers de la Culture) dont l’expérience et la compétence dans le domaine patrimonial sont largement connus et reconnus, est tout à fait apte à remplir ce rôle ?
Et pourquoi vouloir légiférer par ordonnance pour permettre de déroger aux règles des marchés publics et, surtout, de s’affranchir de certaines règles patrimoniales pourtant, chez nous, les plus expérimentées d’Europe ?

On comprend mieux les propos du gouvernement : « Il faut alléger les contraintes », « L’objectif est d’accélérer le chantier » , etc…

Non cette loi n’est pas prête.
Non cette loi n’est pas mure.

Elle entre en contradiction, dans son approche, avec la vertu du « temps long » qui est consubstantielle au respect de notre héritage, de notre patrimoine et de notre histoire nationale.

Quelques semaines d’une réflexion, nourrie d’un dialogue avec les historiens et les spécialistes du Patrimoine, n’auraient pas fait de mal !

Notre pays jouit d’une expertise exceptionnelle des sujets patrimoniaux. Nos historiens et nos spécialistes du patrimoine sont les plus expérimentés du monde. Nos règles patrimoniales, encore améliorées lors de l’examen de la Loi LCAP en 2016, sont le fruit de plusieurs siècles de pratique.

Pourquoi jeter tout cela aux orties juste pour respecter l’annonce, un peu capricieuse et rapide, tout le monde en conviendra, d’un calendrier qui devra être en phase avec l’accueil, en 2024, des Jeux Olympiques à Paris ?

Dans ce contexte de turbulences, je demande à ce que, avant l’été, la Commission Nationale du Patrimoine et de l’Architecture se réunisse pour contribuer, ce qui est son rôle institutionnel, à éclairer le gouvernement sur l’avenir de Notre-Dame.

Jean-Pierre LELEUX
Sénateur des Alpes-Maritimes
Président de la Commission Nationale du Patrimoine et de l’Architecture.