Bruno Retailleau : « Il est paradoxal que le président s’attaque à nos institutions »

Article paru dans Le Point.fr le mercredi 13 mars 2019. Propos recueillis par Laureline Dupont.

ENTRETIEN. Référendums locaux, pas de proportionnelle... Le président du groupe Les Républicains au Sénat livre sa vision de la réforme institutionnelle.

En prenant la tête de Force républicaine après la défaite de François Fillon à la présidentielle 2017, Bruno Retailleau avait prévenu : le micro-parti devrait devenir un laboratoire d’idées, aider la droite à se refonder – et non à se recomposer – en devenant le lieu de débats de fond entre intellectuels et politiques.

Alors que le grand débat national voulu par Emmanuel Macron pour répondre aux attentes et aux revendications des Gilets jaunes s’achève dans deux jours, le patron des sénateurs Les Républicains organise ce mercredi une convention de Force républicaine, en présence de Jean-Pierre Chevènement, consacrée à la réforme de la démocratie.

Au Point, il confie ses inquiétudes sur la crise de la démocratie représentative et avance ses propositions pour restaurer un lien de confiance entre les citoyens et les institutions de la Ve République. À commencer par sa volonté de « découpler l’élection présidentielle des élections législatives pour rompre avec l’hyperprésidence ».

Le Point : La légitimité du chef de l’État est remise en question, des Gilets jaunes s’en prenant à des élus de la République… Assiste-t-on au déclin de la démocratie ?

Bruno Retailleau : En France, la démocratie est en crise, c’est une évidence. Emmanuel Macron n’est pas au rendez-vous de ses promesses, et c’est aussi pour cette raison que nous avons eu le mouvement des Gilets jaunes. Il a déçu par son style – la verticalité qui vire à l’égocentrisme – et surtout par l’absence de résultats de sa politique. Ajoutons à cela l’injustice fiscale, avec l’augmentation parallèle de la hausse de la CSG pour les retraités et la baisse de l’ISF, et vous obtenez un cocktail de colères.

À quelles promesses d’Emmanuel Macron faites-vous allusion précisément  ?

Il y en avait trois : le renouvellement, la réconciliation des Français, la transformation. Le renouvellement devait être une nouvelle façon d’incarner la fonction présidentielle. En réalité, Emmanuel Macron a confondu la verticalité avec l’exaltation de sa personnalité. L’affaire Benalla nous ramène à de vieilles pratiques. Quant à la réconciliation des Français, Emmanuel Macron avait promis de dépasser l’opposition entre la droite et la gauche, mais il lui a substitué des oppositions irréductibles : entre gens d’en haut et gens d’en bas, ceux « qui réussissent » et ceux « qui ne sont rien », les actifs et les retraités, les progressistes et les nationalistes… Le camp du bien et le camp du mal, en somme. Ce dissensus radical ne pouvait que faire resurgir de vieilles haines entre les Français. Enfin, Emmanuel Macron avait promis de transformer le pays. Mais le verbe est haut et les actes sont faibles, les discours sont spectaculaires et l’action est décevante. La France décroche et les Français le constatent.

Si la violence se libère, c’est parce que la politique a échoué.

Mais la crise actuelle n’est pas le seul fait d’Emmanuel Macron…

Cette crise vient de loin et elle ne concerne pas que la France. Beaucoup de démocraties occidentales ont connu des insurrections électorales. Si la violence se libère, c’est parce que la politique a échoué. En 2017, on nous avait annoncé une recomposition politique. Or on assiste plutôt à une décomposition du politique. Nous assistons à la fin des grandes « croyances dogmatiques » qu’évoquait Tocqueville, et sur lesquelles nous vivons depuis près de trente ans. Dans les années 90, trois livres à succès parurent. Celui de Jérémy Rifkin, tout d’abord, La Fin du travail. Le travail, nos compatriotes veulent en vivre, ils ne réclament pas le revenu universel ! Croire que nos sociétés peuvent se tourner exclusivement vers les loisirs au détriment du travail est une aberration. Derrière cette illusion, il y a l’appauvrissement. La Fin des territoires, ensuite, de Bertrand Badie. Si tant de Français se sont retrouvés sur leurs ronds-points, c’est parce qu’ils ne veulent pas être dispersés au grand carrefour du village global. Le lien, c’est le lieu. En France, on a éloigné le citoyen du lieu où se prend la décision : on a fait de grandes régions, de grands cantons, et maintenant de grandes communes. À force d’étirer la géographie, on a cassé le lien civique. Tout ce qui est proche inspire la confiance, tout ce qui est lointain fait grandir la méfiance.

Enfin, La Fin de l’histoire et le Dernier Homme de Francis Fukuyama. On voit bien aujourd’hui que cette idée d’une société postculturelle et postnationale est une illusion. Le monde dans lequel nous vivons est celui du retour de la puissance, de l’économie au service d’une politique, des nations qui, comme la Chine, l’Inde ou même la Russie, ont en commun d’avoir une mémoire longue. C’est dans l’écroulement de ces illusions, avec lesquelles le macronisme n’a pas rompu, que s’élargit la fracture européenne. Fracture entre, d’un côté, les démocraties d’Europe de l’Ouest, qui considèrent que la démocratie illibérale de Viktor Orbán est une pathologie démocratique, et, de l’autre côté, certains États de l’Est qui considèrent que le libéralisme est un dévoiement et qu’aucune règle ne peut limiter la souveraineté populaire.

Justement, diriez-vous que nous payons aujourd’hui une souveraineté populaire malmenée, écorchée ?

La démocratie française est un organisme vivant, avec des institutions qui impulsent et régulent, des territoires qui permettent de faire respirer la démocratie, et le peuple qui commande et ordonne. La souveraineté populaire a été touchée par le haut et par le bas. Par le bas à travers l’individualisme et son idéal libéral-libertaire qui empêchent de construire du commun, mais aussi le communautarisme qui sépare et enferme. Par le haut, car le pouvoir est parfois passé outre la décision souveraine du peuple. C’est l’exemple du traité de Lisbonne, que je n’ai pour ma part pas voté, qui contredisait les résultats du référendum de 2005. On retrouve cette ambiguïté démocratique dans le terme de « souveraineté européenne » cher à Emmanuel Macron : en démocratie, le souverain, c’est le peuple ; or, jusqu’à preuve du contraire, il n’y a pas de peuple européen.

Nos compatriotes ne veulent pas seulement qu’on leur rende la parole : ils veulent qu’on leur rende du pouvoir.

Mais comment redonner confiance en notre démocratie représentative, en nos institutions  ?

Certainement pas en cédant aux vociférations des nouveaux sans-culottes qui voudraient mettre à bas les institutions et s’en prennent aux forces de l’ordre et aux élus ! Mais on ne soignera pas non plus cette blessure à la souveraineté populaire par des incantations contradictoires. Mal dosée, la démocratie participative ou délibérative peut créer une forme d’inégalité : nous ne sommes pas tous égaux devant la parole, alors que nous le sommes devant le suffrage. Le grand débat doit déboucher sur des décisions concrètes, validées par les Français eux-mêmes. Nos compatriotes ne veulent pas seulement qu’on leur rende la parole : ils veulent qu’on leur rende du pouvoir. Par le recours accru au référendum, notamment. Une grande consultation populaire tous les cinq ans, c’est trop long. Je n’oublie pas que l’article 3 de la Constitution souligne que la souveraineté nationale « appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum ».

Je suis, par exemple, favorable à ce que la réforme des retraites d’Emmanuel Macron soit soumise aux Français, mais également qu’ils puissent s’exprimer directement sur les choix que nous devons faire en matière d’immigration en leur demandant notamment s’il faut mettre en place des quotas votés chaque année par le Parlement. L’on peut aussi assouplir la procédure de référendum d’initiative partagée en réduisant de moitié le nombre de signatures de parlementaires et de soutiens d’électeurs.

Je pense aussi qu’il faut conforter les référendums locaux, renforcer leur pouvoir prescriptif pour ne pas reproduire le scandale de Notre-Dame-des-Landes : alors que les électeurs concernés s’étaient prononcés pour le « oui », l’État a dit non ! Enfin, nous pouvons faire revivre le droit de pétition en permettant aux citoyens d’être à l’origine de missions de contrôle parlementaire ou de proposer certains textes législatifs. Mais la démocratie telle que nous la concevons n’est pas seulement l’expression du peuple souverain. C’est aussi l’équilibre des pouvoirs. L’affaire Benalla a démontré son importance : s’il n’y avait pas eu le contre-pouvoir qu’est le Sénat, il n’y aurait pas eu de véritable commission d’enquête. De même, la crise des Gilets jaunes a montré que, lorsque le pouvoir est concentré, personnalisé à l’excès, il cristallise sur lui-même les colères et même les haines. Il faut en tirer les conséquences sur d’éventuelles réformes constitutionnelles. Nous devons refuser l’amoindrissement du Parlement. Une démocratie apaisée est une démocratie équilibrée.

Il ne vous a pas échappé que, dans le cadre de l’affaire Benalla, beaucoup – à commencer par d’éminents constitutionnalistes – ont reproché au Sénat de bafouer la séparation des pouvoirs…

Beaucoup de constitutionnalistes ont écrit le contraire, rappelant le pouvoir de contrôle confié au Parlement par la Constitution. Nous avons tenu à ce que la commission soit décalée de l’enquête judiciaire. Par ailleurs, ce n’est pas le président de la République qui a fait l’objet d’une commission d’enquête, mais l’organisation de la sécurité présidentielle. Le Sénat a été très scrupuleux dans l’observance de la séparation des pouvoirs et est allé au bout de sa mission constitutionnelle en exerçant un vrai contrôle. Ce qui en a surpris plus d’un.

Il est paradoxal de voir le président de la République s’attaquer à ce qui aujourd’hui dans la tempête reste stable : nos institutions.

Êtes-vous favorable à l’instauration d’une dose de proportionnelle ?

Il faut faire très attention à la proportionnelle car cela reviendrait à créer une France ingouvernable. La proportionnelle vous donne peut-être une photographie plus précise des forces en présence, mais elle ne vous permet pas de dégager une majorité de gouvernement stable. Sans cette majorité, le pouvoir aurait été encore plus fragilisé qu’il ne l’a été. Il est paradoxal de voir le président de la République s’attaquer à ce qui aujourd’hui dans la tempête reste stable : nos institutions.

Et que vous inspire la baisse du nombre de parlementaires ?

Elle ne doit pas conduire à l’affaiblissement du Parlement et, surtout, à la baisse de la représentation territoriale de la France périphérique.

La grande œuvre collective des Français, depuis Clovis, c’est l’unité, et non pas l’uniformité.

Dans Le Figaro, Jean-Pierre Chevènement, qui sera l’invité de votre convention, plaide pour un allongement du quinquennat à six ou sept ans pour « déconnecter les mandats présidentiel et législatif ». Partagez-vous ce souhait ?

La Ve République a été déséquilibrée par le quinquennat et les législatives organisées dans la foulée. Les deux élections ont fusionné. Les législatives ne sont plus que la réplique sismique de la présidentielle. On est dans la confusion des pouvoirs. Je ne crois pas qu’il soit possible de revenir au septennat, mais je pense qu’il faut réfléchir à découpler la présidentielle et les législatives. Cette confusion « hyperprésidentialise » la Ve République.

D’autre part, il faut redonner leur place aux territoires. La démocratie n’est pas seulement une politique, mais une géographie. Et une géographie à taille humaine : elle est née dans un espace réduit, la cité grecque. Or, ces dernières années, on a cédé à la loi du nombre. Bernanos disait que « la loi de la force est abominable et que la loi du nombre est ignoble ». On a construit une société de l’éloignement avec un centralisme poussé à l’excès. Il faut lutter contre le gigantisme, donner plus de libertés, privilégier la proximité. Sans doute faudra-t-il enraciner davantage les régions, les rapprocher des départements, à travers, par exemple, l’élu commun que serait le conseiller territorial élu au suffrage majoritaire dans chaque canton ; mais aussi accompagner la décentralisation d’une vraie déconcentration des services de l’État. Beaucoup de défis majeurs, de la transition écologique à la réindustrialisation de la France, passeront par les territoires.

Sans oublier les réponses civiques et culturelles. La démocratie française, c’est aussi la nation, la République, la laïcité. Tout ce qui fait l’indivisibilité du peuple français. Car la grande œuvre collective des Français, depuis Clovis, c’est l’unité. L’unité et non pas l’uniformité. On a vécu sur l’illusion de l’indifférenciation démocratique ; aujourd’hui, ce que nous vivons nous rappelle que toute démocratie se déploie dans une histoire, une géographie, une culture.