La loi anti-casseurs menace-t-elle le droit de manifester  ?

Tribune de Bruno Retailleau, président du groupe Les Républicains et sénateur de la Vendée, parue dans l’Humanité le jeudi 7 février 2019.

« Anticonstitutionnelle », « liberticide » : reconnaissons que les qualificatifs employés ici ou là pour disqualifier la loi que j’avais fait adopter au Sénat ne témoignent pas d’une grande modération… De quoi s’agissait-il  ? De faire cesser une double injustice. Injustice dont sont victimes ceux qui, dans les cortèges syndicaux ou les manifestations de gilets jaunes, sont trop souvent assimilés à des violences qu’ils ne cautionnent pas.

Oui, le droit de manifester est une liberté fondamentale. Mais que vaut une telle liberté si nous laissons les violents l’instrumentaliser  ?

Ouvrons les yeux : des zadistes aux black blocs, des groupuscules sont passés maîtres dans l’art de détourner le droit d’expression, pour mieux le retourner contre l’État de droit. Ce grand détournement, je l’ai constaté dans ma région, à Notre-Dame-des-Landes. Car ces groupes qui, depuis près de deux mois, utilisent une colère populaire pour créer le chaos sont les mêmes qui, hier, ravageaient les centres-villes de Nantes et de Rennes. La précarisation des classes moyennes, le ras-le-bol fiscal, la fracture territoriale : de tout cela, ils s’en moquent  ! Les laisser faire, c’est les laisser salir les aspirations profondes de cette France des délaissés.

Ne soyons pas naïfs : ceux qui se dissimulent le visage lors des manifestations ne le font pas pour se protéger du soleil.

Ils savent qu’en l’état actuel de notre législation cette dissimulation n’est passible que d’une simple contravention, que le fait d’agresser anonymement pour ensuite se fondre dans la foule leur offre une quasi-impunité. Raison pour laquelle j’avais proposé de faire de cette contravention un délit et de nous inspirer des mesures contre les hooligans.

En quoi cette extension serait-elle « liberticide » ? À moins de considérer que la violence dans nos rues serait plus acceptable que celle aux abords des stades. Il ne peut y avoir deux poids, deux mesures : qu’elle surgisse en queue de cortège ou en fin de match, toute violence doit être sanctionnée. Du reste, les mêmes qui, depuis des années, n’ont que le mot de prévention à la bouche s’offusquent de mesures qui, en l’espèce, sont préventives  ! Que vise l’interdiction de manifester pour des individus dont tout montre qu’ils s’y rendent pour casser et agresser sinon prévenir les violences  ? À cette injustice s’en ajoute une autre. Celle qu’éprouvent ces commerçants qui voient leurs vitrines fracassées, leurs devantures pillées. Où sont les bonnes consciences pour dénoncer cet arbitraire, bien réel pour le coup  ? C’est aussi l’injustice ressentie par nos forces de l’ordre qui, invariablement, sont la cible privilégiée de ces enragés. La manière dont certains relativisent la haine anti-flics est particulièrement inquiétante. Elle participe de cette inversion des valeurs à laquelle des années de laxisme ont abouti : de victime, le policier blessé devient coupable  ; de coupable, le violent devient victime. Cette héroïsation de la violence en dit long sur l’ensauvagement qui sévit dans notre société. Que compte tenu de la tension à laquelle nos forces de l’ordre sont soumises, le risque d’une fuite en avant dans l’affrontement soit élevé, j’en conviens. Mais, pour l’écarter, le mieux est encore de tenir à l’écart des manifestations les professionnels du désordre généralisé  !

La démocratie, plus que tout autre régime, a besoin d’autorité. Parce que, toujours, ses adversaires cherchent à utiliser à leur profit les libertés qu’elle accorde. Ce qui fait notre force peut aussi, si nous n’y prenons garde, faire notre faiblesse. Notre droit laisse aujourd’hui apparaître des angles morts dans lesquels les violents s’empressent de s’engouffrer. Combler ces angles, c’est protéger cet espace commun qui nous permet de régler pacifiquement nos différends, dans le respect de chacun.

Bruno Retailleau
Président du groupe Les Républicains au Sénat. Sénateur de Vendée