Bruno Retailleau : « L’Europe a rendez-vous avec son histoire »

Article paru dans Le Bien Public le 24 janvier 2019.

Le Bien Public : Laurent Wauquiez a annoncé son intention de lancer un ‘‘grand débat’’ interne aux Républicains. Pour quelles raisons ?

Bruno Retailleau : « Je pense que LR est un parti de gouvernement. À ce titre, nous avons responsabilité particulière. Il faut donc s’inscrire dans ce dialogue. C’est la raison pour laquelle, ce jeudi, Laurent Wauquiez rencontrera Emmanuel Macron dans la Drôme. Et c’est aussi pourquoi nous avons créé un groupe de députés et de sénateurs LR, qui va contribuer, avec les militants, aux questions en lien avec les quatre thèmes définis par le président de la République. »

Participer à des débats populaires n’est pas forcément dans l’ADN des militants de la droite traditionnelle…

« Absolument, je pense que ça n’est pas évident pour eux. Mais justement, il faut se saisir de cette opportunité. C’est pourquoi j’appelle nos militants et nos sympathisants à rentrer dans ce débat. Sinon, le risque, c’est qu’il soit confisqué par les plus radicaux. Et il ne faut pas que ce débat tourne autour de questions démagogiques. »

Craignez-vous, comme certains, que le gouvernement s’appuie sur ce ‘‘grand débat’’ pour faire campagne en vue des élections européennes ?

« Bien sûr, c’est notre crainte. En observant Emmanuel Macron, on voit qu’il ne résiste pas à la tentation de se mettre en scène. Moi, j’avais cru comprendre que le ‘‘grand débat’’ était une occasion de donner la parole aux Français. Pas de prendre la parole pendant six heures auprès d’un auditoire attentif.

Ensuite, débattre, c’est très bien. Mais quelle sera la suite ? Un référendum ? Un texte de loi ? Une dissolution ? Je pense qu’il faut que le président de la République, très vite, dise aux Français quelle suite il compte réserver à leurs propositions. »

D’autres estiment aussi que le gouvernement a d’ores et déjà acté certaines décisions, mais qu’il ne les annoncera qu’à l’issue du ‘‘grand débat’’. Est-ce aussi votre sentiment ?

« Pourquoi la commission nationale du débat public, présidée par Chantal Jouanno, s’est désengagée ? Parce que l’Élysée lui avait déjà fait connaître le point d’atterrissage. C’est-à-dire les conclusions, avant même de débattre. »

Comme de nombreux partis historiques, les Républicains connaissent une forte érosion de leurs militants. Où partent-ils selon vous ? Plus à droite, plus au centre ou chez les abstentionnistes ?

« Beaucoup de Français, aujourd’hui, hésitent à s’engager dans des partis traditionnels. Les membres de Force républicaine (un club de réflexion fondée par François Fillon et désormais présidé par Bruno Retailleau, ndlr), pour les deux tiers, ne sont pas adhérents LR. C’est pourquoi je pense que l’engagement civique et citoyen peut aussi passer par d’autres formes, qui sont parfois plus éphémères. Le temps d’une élection, ou d’une mobilisation. Aujourd’hui, on constate que beaucoup de nos électeurs, chez les Républicains, ont été séduits par Emmanuel Macron en 2017. Mais désormais, ils ressentent une forte déception. Et comme beaucoup, ils sont dans l’abstention. C’est donc à nous d’être beaucoup plus présent dans le débat d’idées. Sans être dans une opposition systématique. En tant que parti de gouvernement, nous devons aussi proposer. Par exemple, un autre politique d’immigration. L’an dernier, les demandes de droit d’asile ont fait un bon de 20 % en France. On observe aussi une explosion du nombre de mineurs étrangers non accompagnés. Sur ces points, Emmanuel Macron ne règle rien. Idem en matière de lutte contre le chômage, où nous sommes au vingt-quatrième rang sur les vingt-huit pays de l’Union européenne. Enfin, en matière de dépense publique, nous sommes les champions d’Europe des impôts. Sur tous ces sujets, j’ai à cœur que nous formulions des propositions. Et quoi qu’on pense, en France, il est absolument essentiel que Les Républicains puissent se reconstruire. On voit bien le jeu d’Emmanuel Macron, qui veut qu’entre lui et les extrêmes, il n’y ait rien. Mais s’il ne réussit pas, il faut que les Français puissent avoir un autre choix que de se retourner vers les extrêmes, vers Marine Le Pen. La conséquence serait le décrochage de la France et l’appauvrissement des Français. »

Justement, pour exister entre la République et marche et le Rassemblement national, quels seront vos angles d’attaque durant cette campagne européenne ?

« Selon moi, à travers cette campagne, l’Europe a rendez-vous avec son histoire. Ou elle change, ou elle meurt. Partout, en Europe, il y a des insurrections électorales. Jamais elle n’a autant été au bord du précipice et de la dislocation. Or, on voit bien qu’il y a un monde de plus en plus dangereux, avec le terrorisme islamique. On voit aussi le retour des vieux empires : la Russie, l’empire perse, avec l’Iran, l’empire Ottoman, avec la Turquie, la Chine… Donc il faut une réponse continentale. Nous, la voie que l’on va proposer, c’est celle d’une Europe qui peut progresser entre deux extrêmes. D’un côté, il y a ceux qui souhaitent une Europe fédérale, sans les nations. Ça, c’est Emmanuel Macron. Et de l’autre, on a Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, qui veulent une France sans l’Europe. Notre Europe à nous, c’est d’abord un projet de civilisation. L’Europe a des racines chrétiennes, il faut le reconnaître. Mais la laïcité est aussi un sujet très important à nos yeux. Avec une géographie qui doit être une vraie géographie européenne, sans la Turquie. Il faut dire ‘‘stop’’ à tout élargissement. Enfin, nous voulons une Europe protectrice des frontières, qu’il faut défendre. Sans enlever, à chaque État, la responsabilité de garder ses propres frontières. Il faut deux membranes de protection : une européenne et une nationale. »