Gérard Longuet : « Si les Français n’adhèrent pas à la loi de transition énergétique, c’est sans doute qu’elle est imparfaite »

Question d’Actualité au Gouvernement posée par le sénateur Gérard Longuet, adressée au Premier Ministre Edouard Philippe.

Sénateur Gérard Longuet : Votre majorité a été, ces derniers mois, ces dernières semaines, extraordinairement généreuse, généreuse de son mépris à l’égard de tous ceux et de toutes celles qui ne pensent pas comme elle.

Ce fut d’abord, si vous me permettez de le rappeler, le hashtag #BalanceTonMaire. Ensuite, nous avons l’automobiliste, qui, nécessairement, « fume des clopes », « roule en diesel ». Pourquoi pas des Gitanes maïs et pourquoi pas des « Pigeot mazout » ? Nous avons ensuite cette situation absolument invraisemblable des gilets jaunes, qui ont le mérite de tirer un signal d’alarme. Certes, ils le font à leur façon, qui n’est pas la nôtre, mais cela traduit sans doute un degré profond d’exaspération. Méritaient-ils d’être soupçonnés d’être manipulés par l’ultradroite et méritaient-ils, plus grave encore, que l’on parle de « peste brune » à leur sujet ? C’est méprisant pour des Français qui, jusqu’à présent, ne font que manifester !

Plus tranquillement, je dirai que, plus grave que le mépris, il y a la pédagogie, qui est en fait votre condescendance à l’encontre des Français qui ne pensent pas comme vous. Il se trouve que l’on peut partager des opinions différentes : si les Français n’adhèrent pas à la loi de transition énergétique, c’est sans doute qu’elle est imparfaite.

Ma question est très simple : premièrement, allez-vous la changer ; deuxièmement, comptez-vous sur le Parlement pour le faire, et non pas sur des comités certes des plus respectables, mais qui ne sont pas au cœur de la responsabilité ?

J’ajoute une dernière question : y aura-t-il un moratoire pendant que les travaux parlementaires préparent un nouvel équilibre dont le pays a besoin ?

Lien de la QAG du sénateur Longuet sur YouTube : https://youtu.be/eCXQgEGJNRo

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Monsieur le président, mesdames, messieurs les sénateurs, monsieur le sénateur, votre question contient deux parties.

La première relève de la remarque.

En vous écoutant, j’entends la dénonciation de ce qui serait du mépris, de la condescendance. Vous l’avez dit vous-même, monsieur le sénateur : on a parfaitement le droit de ne pas être d’accord – cela nous arrive – ; on a d’ailleurs aussi le droit d’être parfois d’accord – cela nous arrive.

Le débat politique est vif, et il est vif dans tous les sens. Je pense que vous êtes, comme moi, attaché à la nuance et à la mesure. Il ne vous aura donc pas échappé, monsieur le sénateur, reconnaissons-le, que sur tous les bancs des deux assemblées, et parfois lorsqu’on est membre du Gouvernement, on subit des critiques, qui sont parfaitement fondées – c’est la démocratie et je ne m’en émeus en aucune façon –, qui sont parfois dures, parfois peut-être un peu excessives. Elles sont même parfois blessantes.

Chacun des ministres peut citer des exemples et chacun des parlementaires, dans sa vie politique, peut citer des exemples d’attaques parfois injustes et parfois blessantes dont il a pu faire l’objet.

J’essaie pour ma part, et vous le savez parfaitement, monsieur le sénateur, de rester toujours dans l’expression mesurée et nuancée et je ne doute pas qu’un jour on me le reprochera, en faisant justement état d’une forme de condescendance. Il n’en est rien, j’essaie simplement d’utiliser les mots les plus adaptés et ceux que je crois les plus justes pour décrire une réalité qui est toujours complexe.

Monsieur le sénateur, elle est toujours complexe, cette réalité. Est-ce que l’on peut se dire, entre nous, qu’il est possible de reconnaître la bonne foi de ceux qui ont mis un gilet jaune pour manifester, qu’ils expriment une colère, une angoisse, un désaccord parfaitement légitimes ? Peut-on le dire et l’assumer ? Et en même temps, peut-on dire, à l’occasion, qu’un certain nombre d’entre eux – pas tous, et on peut faire la différence – ont eu un comportement qui, à l’évidence, ne relevait pas de l’expression simple de la colère ou de l’angoisse, mais qui leur a fait franchir des limites, qu’il s’agisse de l’intimidation physique ou de la menace physique – c’est arrivé à des collègues parlementaires – ou, parfois, de la destruction de biens publics ou de violences, y compris à l’égard de forces publiques ?

Le dire, monsieur le sénateur, ce n’est pas faire preuve de mépris, ce n’est pas faire preuve de condescendance : c’est simplement essayer de décrire une réalité qui, effectivement, est complexe, avec des mots que je crois justes.

Vous m’interrogez – et c’est la deuxième partie de votre question – sur la perspective qu’a tracée le Président de la République, sur le cap qu’il a fixé en matière de transition écologique et notamment de trajectoire carbone.

Le Président de la République a eu l’occasion de dire que ce cap avait été fixé, avait été présenté aux Français et qu’il n’en changerait pas. C’est un élément que je porte au débat ou, plus exactement, qu’il a porté ce matin au débat et que j’assume pour ma part parfaitement, devant l’Assemblée nationale comme devant le Sénat.

Il a formulé toute une série de propositions tendant à ce que les mesures d’accompagnement que nous envisageons soient parfaitement adaptées aux besoins des Français. Et pour travailler à ces mesures d’accompagnement, il lui a paru utile – et je pense qu’il a raison, monsieur le sénateur – de procéder à la consultation non pas d’un comité Théodule, mais de ceux qu’on désigne parfois sous le nom de corps intermédiaires – et dont on nous reproche parfois de méconnaître l’importance.

Oui, monsieur le sénateur, nous allons discuter de l’organisation du débat et de ces mesures avec les syndicats ; nous allons le faire, oui, avec les associations de consommateurs ; nous allons le faire avec les élus locaux, qui eux aussi ont des responsabilités en la matière.

Mais bien sûr, nous allons le faire avec les élus territoriaux, qui étaient d’ailleurs présents ce matin au Conseil national de la transition écologique. Nous allons le faire avec les ONG, nous allons le faire avec les acteurs du débat public.

Une fois que ces mesures auront mûri, la discussion aura lieu évidemment au Parlement, parce qu’elle ne peut pas avoir lieu ailleurs. Monsieur le sénateur, depuis le début, depuis que les « gilets jaunes » expriment une colère que nous pouvons entendre, que nous devons entendre, nous disons que, à la fin, dans notre démocratie et dans notre République, c’est le Parlement qui fait la loi.

Voyez-vous, monsieur le sénateur, dire cela, c’est exactement l’inverse du mépris, c’est exactement l’inverse de la condescendance : consulter les corps intermédiaires, nouer le débat avec les Français et ensuite en tirer les conséquences devant le Parlement, car c’est devant lui que les décisions se prennent.

Quand je dis cela, monsieur le sénateur, je n’ai pas le sentiment de faire preuve de mépris ni de faire preuve de condescendance. J’entends des interjections, j’entends des « oh ! », je dis les choses telles que je les envisage en essayant de répondre de manière complète à votre question.