« Le budget des petits rabots et des vieilles recettes »

Finances publiques Le Sénat entame ce jeudi l’examen du projet de loi de finances pour 2019. Alors que la mobilisation des Gilets jaunes se poursuit, Bruno Retailleau, président du groupe Les Républicains (LR) à la Chambre haute, indique que le groupe reviendra sur la hausse des taxes vertes votées par la majorité à l’Assemblée nationale. Le sénateur de Vendée revient aussi sur l’exercice du pouvoir par Emmanuel Macron et dénonce une forme de populisme vis-à-vis des territoires.

Article publié dans l’Opinion N° 1390 le jeudi 22 novembre 2018

Comptez-vous revenir sur la hausse des taxes vertes durant l’examen du projet de budget 2019  ?

Nous allons supprimer la hausse de la TICPE, sur l’essence comme sur le diesel, parce que les Français sont à la fois trompés et piégés. Trompés parce qu’on pénalise aujourd’hui ceux qu’on a encouragés pendant des années à acheter des véhicules diesel. En 2016, Emmanuel Macron, ministre de l’Economie, défendait le diesel « au cœur de la politique industrielle française » et « de la mobilité environnementale » ! Piégés parce que la France périphérique n’a pas les moyens de changer de voiture comme ça, et parce que 80 % de cette taxe va remplir les poches percées de l’Etat plutôt que de financer la transition écologique. L’année dernière déjà, nous avions refusé de voter la hausse de 46 milliards d’euros de la fiscalité verte sur le quinquennat.

Le vote d’une trajectoire pluriannuelle de la taxe carbone a-t-il été une erreur  ?

Augmenter les taxes sur plusieurs années sans connaître l’évolution du baril ou de la parité euro-dollar est irresponsable. Le rythme de l’augmentation des taxes vertes doit pouvoir être ajusté année après année et ne peut pas être déconnecté de la possibilité pour les Français d’y substituer des alternatives. Nous avons prévenu le gouvernement l’année dernière d’un risque de soulèvement populaire. Nous nous sommes simplement trompés sur la couleur : les Gilets jaunes ont remplacé les Bonnets rouges.

Quid de la question écologique  ?

Un sujet important qui nécessite une approche sérieuse et de long terme. Il faut de la pédagogie, de la transparence et se donner les moyens de l’innovation. On ne peut pas dire aux Français « on vous taxe mais l’argent sert à autre chose ». Le gouvernement devrait mettre en place un fonds dédié à la transition écologique. Comme nous avons créé un Commissariat à l’énergie atomique (CEA), nous devrions créer un Commissariat à la transition énergétique pour y mettre nos meilleurs scientifiques en lien avec d’autres pays européens. L’Europe a raté la révolution numérique, ne ratons pas la révolution environnementale. Nous devrions aussi flécher des fonds vers les territoires, où beaucoup de projets innovants concernent la transition énergétique. C’est la France entière qu’il faut mobiliser  !

Pour l’instant, le gouvernement joue les Sapeurs Camembert : on creuse un trou pour en boucher un autre.

Que pensez-vous des mesures de soutien annoncées par le gouvernement  ?

C’est un emplâtre sur une jambe de bois. On va aider un petit nombre de Français, mais la classe moyenne n’y aura pas accès. Les Gilets jaunes, c’est la fracture territoriale, ceux qui doivent prendre la voiture pour aller travailler et qui se chauffent au fioul, multipliée par la fracture sociale. La politique d’Emmanuel Macron avantage les très riches et prévoit quelques mesures pour les très pauvres. Entre les deux, la classe moyenne gagne trop pour avoir droit aux primes et pas assez pour profiter de la suppression de l’ISF.

Gérald Darmanin a appelé le Sénat à « ne pas céder à la démagogie » après que le rapporteur du budget, Albéric de Montgolfier, a dénoncé une baisse de 577 millions d’euros du compte d’affectation spécial « transition énergétique » dans la loi de finances rectificatives pour 2018. Ce versement correspond en réalité à des crédits non alloués et logiquement reversés au budget général. Une réponse  ?

La démagogie, ce sont les 25 milliards d’euros de hausse de la dépense publique du budget 2019. A mi-mandat, Emmanuel Macron aura augmenté la dépense publique de 51 milliards d’euros, quand François Hollande s’était contenté de 37 milliards. La vraie démagogie, c’est l’addiction à la dépense publique qui appelle toujours plus de taxes et plus d’impôts. Face aux 3,9 milliards d’euros d’augmentation de la taxe carbone, les mesures de transitions écologiques ont baissé de 400 millions d’euros. La fiscalité n’est qu’un prétexte à dépenser toujours plus.

Le gouvernement ne s’attaque pas à la mère des réformes : la baisse des dépenses publiques, pas plus qu’au déficit de compétitivité de la France.

Le congrès des maires se clôture jeudi. Que pensez-vous des tensions qui opposent l’AMF et le gouvernement  ?

Il y a un problème d’attitude générale. La verticalité ne doit pas se confondre avec une forme de vanité. On ne peut pas gouverner la France seul. On ne peut pas se passer des corps intermédiaires. Sinon on prend le risque de se retrouver seul face aux Français. C’est ce qui se passe aujourd’hui. Le gouvernement a besoin des collectivités locales, qui représentent 70 % de l’investissement public. La réindustrialisa-tion se fera par les territoires, pas à Paris. Emmanuel Macron n’a pas compris que les maires sont la trame civique de la France.

Tout le monde doit pourtant faire des efforts…

Tout le monde doit faire des efforts, y compris les territoires. Sur le quinquennat, ils vont d’ailleurs contribuer à baisser le déficit du pays à hauteur de 50 milliards d’euros, quand l’Etat va l’augmenter de 320 milliards d’euros. On ne peut pas diriger la France en s’enfermant à l’Elysée. Il est urgent que le président de la République comprenne que les maires ne demandent pas l’aumône, mais de la considération. Les élus sont devenus les bonnes à tout faire de la République. Avec #balancetonmaire, qui a été conçu au sommet de l’Etat, au ministère des Finances, on a vu pour la première fois un pouvoir en place orchestrer une opération de dénigrement  ; jouer l’opinion publique contre les élus. C’est ajouter à la crise de la représentation. C’est ajouter à la crise de démocratie nationale, une crise de la démocratie locale. C’est du populisme.

Ce qui se joue dans l’incompréhension entre les maires et le pouvoir, c’est aussi ce qui se joue entre Emmanuel Macron et les Français.

Vous aviez refusé de voter le dernier budget de l’ère Hollande, que vous jugiez insincère. Que pensez-vous du travail de « sincérisation » budgétaire opéré par Emmanuel Macron  ?

Les efforts de « sincérisation » du budget sont indiscutables, même si les risques qui pèsent sur la conjoncture mondiale et européenne peuvent mettre à mal les prévisions gouvernementales. Pour autant, le budget 2019 n’est pas celui de la transformation promise. C’est plutôt celui des petits rabots et des vieilles recettes. C’est le choix de l’impôt plutôt que la baisse de la dépense.

La France tutoie les 100 % de dette, les 100 milliards de déficit, et a franchi les 1 000 milliards de prélèvements obligatoires. La transformation n’est pas en marche, loin de là.