Bruno Retailleau : « La France ne va pas mieux qu’il y a un an » Le sénateur vendéen dresse un constat sans concessions sur la présidence Macron.

Interview publié dans Le Figaro (N° 23076, lundi 22 octobre 2018), écrit par Emmanuel Galiero.

LE FIGARO - Que pensez-vous du tandem Christophe Castaner et Laurent Nunez au ministère de l’Intérieur  ?

Bruno RETAILLEAU - C’est le « en même temps » dans ce qu’il y a de pire. Laurent Nunez est sans doute un bon expert des questions de sécurité. Mais Gérard Collomb est parti en nous avertissant sur le risque du séparatisme communautaire. Et que fait Emmanuel Macron  ? Il le remplace par celui qui était sans doute le plus communautariste de ses ministres, Christophe Castaner. Il l’a montré à plusieurs reprises.

Quand  ?

Lorsqu’il a comparé le voile islamique avec le fichu de nos grands-mères ou qu’il voulait en mars dernier rapatrier les djihadistes. Je me souviens également de ses propos sur l’État islamique qui n’aurait pas de lien, selon lui, avec la religion. Mais les islamistes brandissent le Coran, pas le petit livre rouge  ! Ce ministère doit être celui de la laïcité. Emmanuel Macron repousse la question depuis un an, mais il doit dire aux Français quelle est sa conception de la laïcité.

Les inquiétudes exprimées contre le communautarisme se transforment parfois en critique de l’islam. Comment voyez-vous cette évolution  ?

Notre ennemi, ce ne sont pas nos compatriotes musulmans mais l’islam politique, séparatiste, celui qui place la charia au-dessus des lois de la République.

Depuis quinze ans, nous essayons de bricoler un islam de France mais avec quel succès  ? Aucun. Les attentats se multiplient et le fréro-salafisme progresse. Le bon outil, c’est d’appliquer la loi et faire respecter notre laïcité. Seul le courage manque. Les Français connaissent cette laïcité comme le principe de séparation des Églises et de l’État. Mais la laïcité, c’est aussi ce principe : nul ne peut prendre prétexte de sa religion pour s’exonérer de la règle commune. Il faudrait inscrire ces mots dans notre Constitution.

Que contient votre proposition de loi contre les manifestants violents  ?

Le mode opératoire de certains groupuscules violents, de type Black Blocs, a changé et empiré. J’avais observé ce phénomène à Nantes et à Rennes, deux villes ayant subi d’importants dégâts. Des bandes organisées cassent, armées de battes de baseball, de fusées, et prennent les policiers et les gendarmes pour cible en dissimulant leur visage et leur tenue. Les gardes à vue sont nombreuses mais le résultat judiciaire est faible car nos outils pénaux ne sont pas adaptés. Sur les 1 200 individus qui ont saccagé Paris le 1er mai, moins d’une centaine ont été déférés devant la justice et le taux de relaxe a été très supérieur à la moyenne. Je propose donc que la loi donne les moyens aux forces de l’ordre d’agir en créant de nouveaux dispositifs à la fois préventif et répressif.

Lesquels  ?

Des fouilles ciblées doivent pouvoir être organisées en amont et pendant les rassemblements et il doit être possible pour le préfet d’interdire à des individus violents de participer à des manifestations comme cela existe pour prévenir le hooliganisme. Je propose également de punir sévèrement, d’un an de prison et de 15 000 euros d’amende, le fait de dissimuler son visage pendant une manifestation et de cinq ans de prison et de 4 500 euros le fait de porter une arme lors d’une manifestation. Enfin, les dégâts matériels causés par les casseurs sont parfois considérables et c’est l’État qui paie. Il faut mettre fin à ce régime d’irresponsabilité et permettre à l’État de demander le remboursement des dégâts aux voyous.

La haine anti-flic est insupportable. Notre société ne peut rester désarmée. Il faut réagir.

Quel bilan faites-vous de l’action économique du président  ?

La France ne va pas mieux qu’il y a un an. Tous les indicateurs sont au rouge. 2019 sera la première année, depuis dix ans, marquée par une augmentation du déficit budgétaire. La France s’illustre comme la championne du monde occidental des impôts. Elle se situe au 28e et dernier rang européen en matière de dépense publique, 23e rang pour le chômage, dernière pour la croissance au premier semestre, sans compter l’érosion du pouvoir d’achat. Quel bilan  !

Voyez-vous le président en voie de « hollandisation » ?

Pour les deux premières années de son quinquennat, François Hollande avait augmenté la dépense publique de 37 milliards d’euros. Sur la même période, Emmanuel Macron aura fait 51 milliards d’euros. Cette addiction à la dépense publique est la marque de ces deux chefs d’État. Le choc fiscal subi par les Français aujourd’hui rap-pelle celui de la phase 1 de François Hollande. Emmanuel Macron n’a pas saisi que la mère des réformes était la transformation de l’État et la baisse de la dépense publique.

Emmanuel Macron annonce pourtant des baisses d’impôt  ?

Selon les travaux de la commission des finances au Sénat, seulement 2 % des Français, les plus riches, sont gagnants de cette politique quand 98 % y perdront ou y gagneront très peu. Ces chiffres impressionnants révèlent une politique profondément injuste. Parmi les nombreux perdants, apparaissent les retraités, les ruraux et les familles. Au-delà de ces fractures, Emmanuel Macron a commis trois erreurs : penser que l’économie décidait de l’essentiel, choisir l’individualisme plutôt que ces « communautés d’expérience » qu’évoque Pierre Manent, miser sur le « bougisme » plutôt que l’enracinement. On voit se dessiner un système reposant sur un seul homme, lequel a donné ses initiales à son mouvement politique.

Je souhaite qu’il réussisse mais pour y parvenir, il doit changer profondément et rapidement.

La droite critique les choix budgétaires du gouvernement mais que propose-t-elle pour le pouvoir d’achat des Français  ?

Il faut expliquer aux Français que c’est la dépense publique qui est l’ennemi du pouvoir d’achat, parce que son financement exige toujours plus d’impôts et de taxes. Si nous voulons, demain, redonner aux Français du pouvoir d’achat et à nos entreprises de la compétitivité, il faudra prendre des mesures audacieuses : réduire le nombre de postes dans la fonction publique grâce aux 39 heures en redistribuant une partie du gain sous forme d’une revalorisation salariale  ; imaginer des services publics sans nécessairement le monopole public obligatoire  ; repousser progressivement l’âge de départ à la retraite, etc. À elle seule, cette mesure permettrait de gagner environ 20 milliards d’euros en 2025, tout en maintenant le pouvoir d’achat de nos retraités. La droite doit porter le souffle de la liberté et le sens du long terme qu’un État plus leste doit incarner à travers aussi une volonté de puissance économique.

Le gouvernement mise sur un grand ministère des Territoires. Êtes-vous optimiste pour les collectivités locales  ?

Ce ministère relève de la communication. L’État demande aux collectivités des efforts qu’il ne s’applique pas à lui-même. Bien sûr, tout le monde doit faire des économies. Mais la dette des collectivités, qui représente seulement 10 % de la dette publique, finance des investissements et non pas des postes de fonctionnaires. Emmanuel Macron fragilise le lien territorial. Comme notre solidarité nationale d’ailleurs. C’est un déconstructeur. Car nous assistons à la mise en place progressive d’un modèle anglo-saxon : on assure un filet de sécurité pour les plus pauvres mais tous les autres doivent se débrouiller. C’est une manière de dissocier la société des contributeurs de celle des bénéficiaires alors que la création de la Sécurité sociale visait à consolider la cohésion nationale. Les atteintes à la politique familiale et au principe d’universalité relèvent de la même approche.