« J’aurais préféré que le président s’adresse à la France et aux Français » Le président du Sénat pointe « un peu d’amateurisme et de panique » dans la gestion de l’affaire Benalla.

LE FIGARO.-Sommes-nous face à une affaire d’État  ?

Gérard LARCHER.-Je me méfie des mots. Qu’il y ait un dysfonctionnement de l’État, la réponse est oui. Il faut laisser travailler les commissions d’enquête parlementaires, c’est à la fin que nous pourrons en juger. Une chose est sûre : le mythe du nouveau monde s’est effondré, le symbole du Louvre vient de se fracasser sur la Contrescarpe. Je me mets à la place d’un député de La République en marche, qui avait cru qu’un monde purifié allait naître. Nous voilà renvoyés, entre les appartements du quai Branly et le reste, aux années Mitterrand avec la même petite odeur de soufre. Je sens nos compatriotes un peu stupéfaits. Il faut que le gouvernement soit attentif. Il y a aujourd’hui un peu d’amateurisme et de panique.

Que dit cette affaire des pouvoirs du Parlement  ?

Elle montre la réalité du contre-pouvoir du Parlement. Un contre-pouvoir indispensable au fonctionnement de notre démocratie. Elle révèle ensuite la fin pour l’exécutif de ce qu’un de vos confrères a baptisé le « syndrome de l’invincibilité ». Les députés de l’opposition, très divers, ont fait échec à cette idée « circulez, il n’y a rien à voir »portée par la majorité, qui souhaitait continuer les débats sur la révision constitutionnelle comme si rien ne se passait. Cela démontre qu’une opposition a une responsabilité. Cela servira de leçon à tous ceux qui voulaient réduire les pouvoirs du Parlement. Cette histoire souligne également les limites d’un exercice un peu solitaire du pouvoir.

Quel intérêt y a-t-il à doubler la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, avec une commission analogue au Sénat  ?

Parce que c’est le bicamérisme. La commission des lois de l’Assemblée nationale procède du fait majoritaire, tandis que celle du Sénat procède de la composition même de notre Chambre, avec une tonalité et une liberté qui est sûrement plus grande. Il n’y a eu aucune difficulté au Sénat, à ce qu’après un débat normal, le secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler, soit entendu. Tel n’a pas été le cas à l’Assemblée nationale. D’autre part, notre commission sénatoriale a prévu de siéger sur un délai de six mois, contre un mois pour celle de l’Assemblée. Le travail est commencé dans ces deux commissions, on voit déjà qu’il y a des questions restées sans réponse, des contradictions et le signe d’une certaine confusion des pouvoirs. L’audition dans la deuxième Chambre permettra de revenir sur les imprécisions. Il y aura en quelque sorte deux lectures. Elles ne seront pas de trop. Le 3 juillet 2017, le président rappelait l’im-portance de renforcer les pouvoirs de contrôle du Parlement. Nous y sommes. Et je ne doute pas qu’il en facilitera l’exercice de même que le gouvernement.

Emmanuel Macron doit-il, comme l’y invitent certains membres de l’opposition, venir s’expliquer devant la représentation nationale  ?

La réponse est non pour moi. Parce que j’ai cette conception gaulliste de la séparation des pouvoirs et des fonctions. Le président est responsable devant le peuple, et non devant le Parlement. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’ait pas à rendre de comptes. Je demande donc au président de la République de s’exprimer devant les Français. C’est l’esprit de la Ve République. Les membres du gouvernement, le directeur de cabinet de la présidence, comme le secrétaire général de l’Élysée, seront eux entendus par les commissions d’enquête parlementaire. Je m’étonne d’ailleurs que M. Griveaux en parle comme d’un tribunal politique. Qu’il consulte les règlements des Assemblées. Il ne s’agit pas d’un tribunal, mais du rôle indispensable du Parlement.

Le symbole du Louvre “vient de se fracasser sur la Contrescarpe GÉRARD LARCHER, PRÉSIDENT DU SÉNAT ”

Le président s’est adressé hier soir devant sa majorité à la Maison de l’Amérique Latine. Est-ce suffisant  ?

J’aurais préféré qu’il s’adresse à la France et aux Français. Ce n’est pas devant les députés LaREM, dans l’entre-soi, que le président de la République doit parler, mais devant les Français dont il tire sa légitimité.

Quelles conséquences peut avoir cette affaire sur la révision constitutionnelle, dont les travaux ont été reportés « sine die » ?

Cette réforme n’a plus de calendrier. C’est une victime collatérale de la Contrescarpe  ! Je ne vois pas comment nous pourrions examiner cette révision constitutionnelle avant la fin de l’année. Il y a des délais constitutionnels, et les débats réservés aux budgets. Après ces événements, deux questions ne devraient plus être d’actualité : la possibilité de réponse du président de la République devant le Congrès et la diminution des droits du Parlement, car si je suis d’accord pour un exécutif fort, il faut un Parlement fort. Depuis 1958, nous n’avons jamais diminué le pouvoir du Parlement. Or le texte, même amélioré en l’état par quelques amendements de l’Assemblée nationale, ne répond pas à cette exigence. Cette affaire Benalla révèle une autre anomalie à laquelle il va falloir réfléchir : il a fallu que les députés mènent une fronde pour que le gouvernement accepte de s’expliquer. J’ai été frappé que la demande de débat dépende du seul gouvernement. C’est un vrai sujet. Je le dis avec sérénité mais force.