Lettre ouverte à Monsieur le Président de la République - Philippe Dallier

L’annonce que Jean-Louis Borloo reprenait du service avait redonné espoir à tous ceux qui croient encore que notre République peut inverser une tendance lourde qui, année après année voit, non plus seulement des quartiers, mais des territoires entiers de notre pays partir à la dérive.

Vous avoir entendu qualifier Jean-Louis Borloo de «  mâle blanc  », disqualifiant ainsi son travail et celui de toutes celles et ceux qui y ont contribué, ce fût mon cas, a été un choc. Comment avez-vous pu utiliser ces mots-là ? Pour plaire à qui ? Que signifient-ils dans la bouche du Président de la République ?

J’ai grandi dans l’un de ces quartiers difficiles de la Seine-Saint-Denis. J’ai été maire pendant 22 ans, je suis parlementaire depuis 2004 mais je ne vis plus dans un « quartier ». Suis-je encore, selon vous, légitime pour vous faire part de mon analyse de la situation et formuler des propositions ?

Quelle crédibilité accordez-vous aux quarante maires de ce département qui très majoritairement relèvent de cette catégorie ? Et au-delà de mes états d’âme, que peuvent bien penser de vos propos les Français ou étrangers « blancs » qui y vivent encore ?

Le problème de ces territoires ne se résume plus, comme au début des années 80, alors que l’on y avait plutôt bien vécu jusqu’à la crise de 1974, à celui de la mixité sociale, au sens du niveau de vie ou du taux de chômage. Depuis, les problèmes se sont accumulés jusqu’à conduire certains de ces territoires au bord d’une rupture avec ce qui nous est le plus cher, notre République, nos valeurs, notre culture.

Comment ne pas voir, non pas la faillite de notre modèle d’intégration en tant que tel, mais son incapacité à donner les résultats attendus à l’échelle d’un département qui n’en finit plus d’accueillir toute la misère du monde. Si nous n’y prenons garde, dans moins de 20 ans, ce département sera un immense ghetto ethnique de deux millions d’habitants où ne vivront plus que ceux qui ne peuvent faire autrement ou ceux qui viendront y chercher un modèle communautariste conforme à leurs aspirations qui aura supplanté notre modèle républicain.

Pendant des années nous nous sommes gargarisés de ce modèle d’intégration à la française aux antipodes du modèle américain. Pourtant, nous y allons tout droit. Comment faire partager et assimiler notre culture dans un environnement où, petit à petit, plus grand chose ne la rappellera, où le mode de vie majoritaire ne sera bientôt plus celui de ce pays ?

Nous ne parlions et nous ne parlons toujours que de mixité sociale, il faut maintenant avoir le courage de parler de mixité ethnique et se doter des moyens de la mesurer et de lois pour la réguler.

Mais les lois sont une chose, notre capacité à les faire respecter en est une autre. Oui il existe des zones où nous ne sommes pas en capacité de faire respecter notre droit. Pour y parvenir nous avons besoin dans ces territoires plus qu’ailleurs d’un État puissant. Nous avons besoin des maires et des élus locaux qui connaissent le terrain. Nous avons besoin d’un milieu associatif fort, structuré, rassemblé autour de la transmission de la culture française et des valeurs de la République, travaillant main dans la main avec les élus locaux et l’État.

Or aujourd’hui, le premier problème est bien celui de la faiblesse de l’État qui n’est plus présent, loin de là, à la hauteur des problèmes de nos territoires.

Le rapport rendu récemment par deux députés, François Cornut-Gentille (LR) et Rodrigue Kokouendo (LREM) sur l’incurie de l’État en Seine-Saint-Denis est édifiant. Chez nous, l’État est en-dessous de tout dans nos commissariats, dont on nous a d’ailleurs annoncé que prochainement certains seront fermés la nuit, pour mutualiser le peu de moyens. Et que dire du tribunal de Bobigny, seconde juridiction de France, croulant sous les dossiers dont bon nombre sont classés sans suite ou font l’objet d’un simple rappel à la loi quand certains se traduiraient ailleurs, à la première incartade, par 6 mois de prison ferme. Où est l’égalité républicaine dans ces conditions ?

Le second problème est celui de l’éducation et de la formation qui ne peut se résumer au rôle de l’Éducation Nationale même si elle y contribue de manière essentielle. Le rapport Cornut-Gentille/Kokouendo nous apprend que si les collèges de Seine-Saint-Denis sont assez correctement dotés sur le papier, la réalité est tout autre en tenant compte des heures de cours réellement dispensées. Nos collègues écrivent que le mieux dotés des établissements de Seine-Saint-Denis est en fait moins bien doté que le moins bien doté des établissements parisiens. Tout est dit. Que comptez-vous faire ? Créer une cour de l’équité territoriale pour dénoncer ce que tout le monde sait déjà ?

J’ai salué votre mesure de dédoublement des classes de CP et de CE1 dans les quartiers les plus difficiles. Mais pour en assumer les conséquences, si vous souhaitez poursuivre pour les autres niveaux, ce qu’il faut faire, les communes devront investir dans les bâtiments scolaires. Seulement voilà, beaucoup d’entre elles en seront incapables sans aide financière massive et, ces écoles construites, il faudra en assumer les coûts de fonctionnement. Vous proposez la création de 30.000 places de crèche dans les quartiers difficiles. Bonne idée. Mais, en même temps, votre gouvernement limite à 1,2% l’augmentation des dépenses de fonctionnement des communes, même des plus pauvres, sous peine de pénalités financières. C’est impossible !

La Seine-Saint-Denis, département le plus jeune de France, est le moins bien doté en équipements sportifs. Pourquoi ? Parce que les maires seraient des incapables comme me l’a dit un jour un brillant élu des Hauts-de-Seine ? Depuis des semaines, on nous « rebat les oreilles » avec les jeux olympiques, sympathique manifestation qui durera quinze jours et coûtera dix milliards d’euros. Et après, quand la fête sera terminée ? Peu me chaut que la future piscine olympique soit construite à Saint-Denis. Pour son coût annoncé - trois cents millions d’euros - nous pourrions construire trente piscines dans ce département qui en manque tant. Où sont nos priorités quand l’argent manque ?

Quant aux volets éducatifs familial et socio-éducatif, comment ne pas comprendre que le communautarisme se propage d’autant mieux dans un environnement de plus en plus « racisé » selon l’expression à la mode chez les indigènes de la République que vous avez malheureusement labellisée en reprenant les termes de « mâle blanc ». En Seine-Saint-Denis, beaucoup de « mâles blancs » disent vouloir quitter ce département, dès qu’ils en auront les moyens ou au moment de la retraite pour ceux qui travaillent. Mais c’est aussi le cas de nombre de familles « non blanches » qui n’en peuvent plus de vivre dans des quartiers où elles n’ont plus la liberté de vivre comme elles le souhaitent, où elles craignent pour leurs enfants. Quant aux « mâles blancs juifs » voilà longtemps qu’ils ont déserté, pour la sécurité de leur famille, la plupart des communes du département où l’antisémitisme se banalise.

Il y a environ dix ans, le Préfet m’avait dit : « En Seine-Saint-Denis, il y a 500.000 Français dont les parents sont Français, 500.000 Français dont les parents sont étrangers, 500.000 étrangers et... 300.000 clandestins ». Dix ans plus tard, qu’en est-il ? Le rapport Cornut-Gentille/Kokouendo valide l’estimation de 300 à 400.000 clandestins qui, à l’époque, m’apparaissait énorme.

Dans ces conditions, l’entrisme des islamistes radicaux dans nos associations, lorsqu’ils ne créent pas les leurs, se fait lentement mais sûrement et partout. Il y a trois ans, aux Pavillons-sous-Bois, on m’a amené des photos de jeunes adultes en train de prier sur le terrain de football, au vu et au su de tout le monde, dans le silence gêné pour ne pas dire plus des éducateurs sportifs. Alors que nous peinons déjà à trouver des bénévoles dans nos associations, par qui les remplacerons-nous lorsque, découragés, ils abandonneront ? Avec quels moyens ? Si nous n’encadrons pas les jeunes mieux que nous ne le faisons, la partie est perdue.

Nous ne demandons pas l’aumône. Politique de la ville ou politique de droits communs, plan banlieue ou autre appellation, peu importe les termes. Face à pareil constat il est de votre responsabilité d’affronter résolument et fermement ces problèmes qui engagent l’avenir de la Nation toute entière et d’y apporter des solutions qui demanderont évidemment des moyens financiers. Ne faites pas l’erreur de croire que la seule amélioration de la situation économique du pays et la baisse du taux de chômage dans ces quartiers serait le remède à tous leurs maux. Le principal problème n’est malheureusement plus celui-là même s’il reste très important.

Malgré tout cela, je vis toujours aux Pavillons-sous-Bois et j’entends bien y rester. J’aime cette ville que j’ai dirigée pendant 22 ans mais je ne supporte plus de ne savoir que répondre à ceux de mes concitoyens qui, comme moi, voient les choses se dégrader sans réponses efficaces des pouvoirs publics.

Dans ce département nous avons besoin des meilleurs enseignants, des meilleurs éducateurs, des meilleurs policiers, des meilleurs magistrats, des meilleurs inspecteurs des impôts, en nombre suffisant. Vous y trouverez encore aujourd’hui des élus volontaires, de tous bords politiques, des citoyens, de toutes origines, prêts à s’engager pour défendre les valeurs de la République. Mais pour combien de temps si rien ne change ?

J’ajoute enfin, parce que c’est une partie de la solution, que j’espère depuis dix ans, date de mon rapport sur la création d’une véritable métropole du Grand Paris, voir disparaitre ce département en tant que collectivité territoriale au profit d’une métropole qui seule permettra de rendre effective la promesse républicaine de l’égalité territoriale.

Cette promesse, vous l’aviez faite pendant votre campagne électorale. Voilà des mois que nous attendons des décisions sur ce sujet. Il est temps de décider. Il est temps d’agir.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de ma très haute considération.

Philippe Dallier
Sénateur de la Seine-Saint-Denis
Premier vice-président du Sénat