« On assiste à un phénomène de recentralisation rarement connu »

Article publié publié le 15/05/2018 à 18:22 dans le Figaro, écrit par Marion Mourgue
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MATHIEU Darnaud, sénateur de l’Ardèche, est spécialiste des collectivités et de la ruralité.

LE FIGARO. - CSG, taxe d’habitation, 80 km/h… les sujets de tension entre les territoires et le président sont nombreux. C’est le choc des cultures entre l’ancien et le nouveau monde  ?

Mathieu DARNAUD. - Les 80 km/h ou la hausse de la CSG qui abaisse le revenu net des retraités et porte atteinte à leur pouvoir d’achat, je ne suis pas sûr que ce soit vécu comme un choc des cultures, mais plutôt comme une double peine   ! Si la France d’Emmanuel Macron est celle d’un Parlement affaibli par les projets de réforme constitutionnelle et institutionnelle, si ce nouveau monde consiste à réguler les territoires depuis Paris et à placer les initiatives locales sous tutelle, s’il s’agit enfin de revenir à une situation antérieure aux grandes lois de la décentralisation de 1982 et 2003, je lui trouve moins l’éclat de la nouveauté que l’aspect d’une vieille carte postale jaunie par le temps  !

Vous parlez de recentralisation : c’est un fantasme, une crainte, ou déjà une réalité  ?

Les Français ont cru élire un président girondin. Emmanuel Macron l’affirmait encore en juillet dernier lors de la première conférence nationale des territoires. Or on assiste à un phénomène de recentralisation rarement connu dans notre pays. Plusieurs exemples en attestent. Malgré les promesses, on ne voit rien venir de concret sur le droit à l’expérimentation des politiques publiques de façon décentralisée dans les territoires. Comme sur les 80 km/h, il aurait été plus simple de suivre la préconisation du sénateur Michel Raison et d’entendre les départements qui ont une véritable expertise sur le réseau routier. On peut encore évoquer la question du transfert des compétences eau et assainissement aux intercommunalités sur lesquels les élus locaux voulaient revenir et qui va dans de nombreux cas se traduire par une augmentation du prix de l’eau. Le mouvement historique qui consistait à confier les compétences aux acteurs les plus proches des réalités s’est soudainement inversé.

Peut-on parler d’un « président des villes » qui abandonnerait les territoires  ?

On a effectivement le sentiment qu’il y a une France à deux visages. Celle des métropoles qui prélève une large partie des ressources économiques  ; celle des espaces ruraux ou périurbains qui n’est pas comprise et qui a besoin de plus de solidarité en matière d’aide au développement économique, au développement numérique, d’un désenclavement routier, d’accès aux services publics ou encore d’accès aux soins. Il faut s’attaquer à la vraie problématique : celle qui consiste à inventer une nouvelle forme de péréquation entre les territoires, entre ceux qui captent les richesses et ceux qui ont peu ou pas de ressources. Malheureusement, nous n’avons pas l’impression que ces sujets, qui sont pourtant relayés par les associations d’élus et par le Parlement, soient suffisamment pris en compte au plus haut niveau de l’État.

Quel est dans ce contexte l’avenir du Sénat, représentant des territoires  ?

Le Sénat, c’est la voix des territoires. De tous les territoires. Vouloir s’attaquer par le biais de la réforme constitutionnelle à l’équilibre des pouvoirs et affaiblir le Parlement constitue pour moi une faute.

Les territoires deviennent-ils l’épée de Damoclès pour le président  ?

À ne pas les entendre, Emmanuel Macron peut en ressortir affaibli. L’avenir de la France passe par un travail urgent de cohésion entre les territoires ruraux et urbains. Le président et le gouvernement doivent désormais prendre la mesure de la situation et écouter la colère du terrain