Pierre Frogier, Sénateur de la Nouvelle-Calédonie : « Je veux un vote massif contre l’indépendance »

«  Non à l’indépendance » : c’est sans ambiguïté que Pierre Frogier résume l’axe unique de la campagne qu’il conduira en vue du référendum. Le patron du Rassemblement rentre en Calédonie pour lancer une campagne électorale directe, à l’aube d’un référendum « binaire » qu’il persiste à fustiger, de même que la Charte des valeurs, qu’il n’a aucune intention de signer.

ENTRETIEN avec Pierre Frogier – Les Nouvelles Calédoniennes – Lundi 23 avril 2018

Vous venez d’écrire au Premier ministre pour lui dire que vous ne signeriez aucun document issu du « groupe sur le chemin de l’avenir », qui doit se réunir à partir d’aujourd’hui, 23 avril. Mais alors pourquoi avoir rejoint ce groupe ?

J’ai dit en Comité des signataires ce que je pensais de ce groupe de travail. J’ai également dit que je ne réintégrais pas le G10, que je considérais comme une structure morte. J’ai accepté de réintégrer une nouvelle structure, dont le Premier ministre a redéfini les modalités de fonctionnement. Mais j’ai dit que je n’acceptais pas de rediscuter de la Charte des valeurs, et encore moins du document que certains ont déjà validé.

Pourquoi cette obstination à refuser tout document élaboré en commun ?

Je ne signerai aucun document, je ne participerai à aucune manifestation qui puisse susciter la confusion dans l’esprit des Calédoniens. Si on nous pousse vers une charte des valeurs signée à la fois par les indépendantistes et par nous, comment cela peut-il être ressenti dans l’opinion ?

Vous craignez que le message soit brouillé ?

Non seulement ça va le brouiller, mais ça va entraîner une démobilisation chez les électeurs, qui vont se dire « Pourquoi aller voter s’ils sont d’accord sur tout ? ». C’est pour ça que je refuse tout document commun. Que je ne signerai rien.

Mais alors à quoi ce groupe, que vous avez accepté de réintégrer, peut-il bien servir ?

A maintenir le lien entre nous, autour du représentant de l’Etat. Surtout maintenant que le représentant d’Édouard Philippe, François Seners, sera à nos côtés. Ce lien sera encore plus important à maintenir pendant la campagne électorale, pour que tout ce que nous avons bâti ensemble ces trente dernières années ne soit pas emporté par un scrutin qui va se résumer à une consultation identitaire. Je le conçois donc comme un espace de confiance dans lequel on peut se dire les choses. Mais je n’accepterai pas que ces échanges soient rendus publics ou se traduisent par un document signé.

Vous ne voulez pas entendre parler de la préparation du jour d’après. Pourquoi ?

J’entends une petite musique qui dit « on prépare le jour d’après, de façon à enjamber le référendum. » Mais qu’est ce que ça veut dire ? Que le vote des Calédoniens, le 4 novembre, ne sera pas légitime ? Mais c’est un déni de démocratie !

Est-ce que cela n’est pas lié à la singularité de ce référendum, dont tout le monde dit qu’il est plié d’avance ?

Mais moi ça ne me satisfait pas ! Le résultat d’une consultation électorale n’est jamais acquis d’avance. Le seul résultat avec ce type de discours, c’est la démobilisation. Et moi j’ai envie de mobiliser pour que le non à l’indépendance soit le plus massif possible, afin de rendre non crédible l’idée d’un deuxième référendum. A ce stade, la seule chose sur laquelle je veux attirer l’attention concernant ce fameux jour d’après, c’est que la légitimité des uns et des autres sera différente après le référendum.

Que voulez-vous dire par là ?

Soit on considère que ce scrutin n’a pas de sens, et dans ce cas il ne faut pas l’organiser, soit on en accepte pleinement le principe. Et dans ce cas-là, dans une démocratie, quand on interroge la population, surtout sur une question aussi importante que l’indépendance, la moindre des choses est de l’écouter, de l’entendre. Donc si les Calédoniens s’expriment de façon massive contre l’indépendance, je considère que ce n’est pas pour continuer comme avant. C’est pour cela que je n’ai aucune raison de prendre un quelconque engagement avant cette consultation. Moi, je veux avoir les mains libres au lendemain de ce scrutin, et pas être tenu par des engagements qui auront été pris avant.

Vous fustigez le retard pris dans la préparation du référendum. Diriez-vous qu’il s’agit d’un gâchis ?

Evidemment ! Quand on ne parle pas en temps et en heure de l’Adraf, de la question de la citoyenneté, de tout ce qui n’a pas été mis en oeuvre dans le cadre de l’Accord de Nouméa et qu’on veut régler tout ça en quelques mois parce que le temps presse, oui, on a l’impression d’un grand gâchis. On a perdu l’esprit et l’équilibre des Accords.

Comment cela a-t-il pu se produire ?

On a été rattrapés par les échéances électorales. L’accord de Nouméa, c’est du temps long, mais à chaque fois, à chaque scrutin, on a instrumentalisé cet accord. Chacun en a donné sa vision dans un intérêt à court terme, avec une perspective d’exercice du pouvoir. Résultat,
l’accord s’est desséché. Et ça continue d’ailleurs aujourd’hui : le vrai « jour d’après », ce n’est pas le 5 novembre. Ce sont les élections provinciales de 2019.

Malgré cette politisation que vous regrettez, l’accord de Nouméa a tout de même été largement appliqué, non ?

Non. Je vais prendre l’exemple du transfert du Code civil. Qu’en a fait le Congrès ? Rien. Non seulement, nous n’avons rien fait pour l’adapter mais en plus, les évolutions du code en Métropole n’ont pas été reprises. Dire que les transferts ont été faits, c’est une évaluation comptable. Mais dans les faits, on ne s’est emparés de rien. L’enjeu, c’était de donner du sens à cette autonomie grandissante, pas de transférer une compétence d’une vitrine à une autre.

Que pensez-vous du débat autour de la question de la citoyenneté ? Doit-elle être figée ? Ouverte ? Inclusive ? Conditionnelle ?

Aujourd’hui, la citoyenneté est encadrée par la restriction du droit de vote et celle liée à l’accès à l’emploi. Point. Or, en 1998, quand on négocie l’accord de Nouméa, la condition pour voter aux provinciales c’est dix ans de résidence. Vous voyez bien qu’il s’agit là d’une citoyenneté ouverte : vous arrivez, vous posez vos valises, vous participez à la vie de la Calédonie, vous payez vos impôts, et au bout de dix ans, vous êtes un citoyen calédonien. Mais en 2007, on est revenu làdessus, ce que j’ai dénoncé.
Et on en mesure aujourd’hui les effets. Donc, quand on réaffirme que pour nous, il faut une citoyenneté ouverte, on est dans la continuité.

Le dernier Comité a-t-il permis de relancer le dialogue entre les formations politiques ou la campagne a-t-elle lancé les « hostilités » ?

Maintenant, c’est le temps de la campagne : conviction contre conviction, projet contre projet. Même si je regrette de devoir faire campagne contre quelque chose et non pour quelque chose.

Justement, quel est votre projet ?

« Non à l’indépendance ». C’est un peu court comme projet… Ce sera mon projet le temps du référendum. Parce que nous sommes désormais contraints de répondre à cette question binaire, que j’ai toujours combattue.

Vous rentrez en Calédonie après trois semaines en Métropole. Dans quel état d’esprit allez-vous retrouver vos militants ?

Ils ont compris que nous étions engagés depuis dix ans dans la mise en oeuvre de l’accord, avec l’objectif de faire prévaloir l’esprit sur la lettre. C’est pour ça qu’on a fait des choses comme les deux drapeaux, qui nous ont coûté politiquement mais qui étaient des actes forts, destinés à nous aider à tracer un avenir commun.
Aujourd’hui, nous sommes contraints d’affronter ce scrutin. Nous allons donc faire une campagne de terrain, de proximité, qui va nous permettre d’aller expliquer notre démarche aux Calédoniens, de réaffirmer notre engagement et notre fidélité à la poignée de main entre Jacques Lafleur et Jean-Marie Tjibaou. Et de dire non à l’indépendance.