Philippe Bas : « Réveiller la droite et le centre pour les législatives ! »

Tribune publiée sur FigaroVox, le 24/05/2017

Le propre de la nouveauté est de séduire mais aussi de se périmer. N’en reste alors que la substance, sans le charme. Et si elle se révèle sans consistance, les yeux se décillent, la réalité émerge des brumes. La jeunesse est un avantage qui ne dure pas. Des symboles républicains bien choisis ne font pas un projet. Le rassemblement contre le Front National ne fait pas une politique. Déjà, la cote de confiance du nouveau président de la République est la plus faible enregistrée par un président en début de mandat. Et que subsistera-t-il de la « macronmania » au sortir de l’été si la CSG a augmenté, si la réforme par ordonnances du code du travail a jeté les Français dans la rue, si les communes se révoltent après avoir perdu leur autonomie du fait de la suppression de la taxe d’habitation… ? Amis de la droite et du centre, gardez la tête froide et n’agissez pas en adolescents enamourés !

Emmanuel Macron dit vouloir mettre fin au « vieux système ». La belle affaire ! Mais quel est ce « vieux système » dont tout le monde parle sans se donner la peine de le décrire ou de préciser les contours d’une nouvelle organisation politique qui le remplacerait ? Une chose est sûre : aux yeux de notre jeune Président, le vieux système n’est pas celui de la Vème République. Son intention est au contraire de se l’approprier. Il n’entend dépendre de personne et réclame une majorité absolue. La « main tendue » aux hommes de bonne volonté prend tout son sens : élargir l’électorat d’En Marche en déconcertant celui de la droite et du centre. Novateur peut-être, mais sans oublier d’être d’abord classique, et pas au point d’en perdre le sens des réalités ni celui de ses intérêts bien compris.

Ce n’est pas faire injure au nouveau chef de l’Etat mais au contraire reconnaître ses qualités de stratège que d’imaginer qu’au-delà de cet objectif de court terme - asseoir son pouvoir par la conquête d’une majorité parlementaire-, il poursuit un second objectif : faire en sorte qu’entre lui et Marine Le Pen, il n’y ait « plus rien ». Emmanuel Macron obtiendrait ainsi pour aujourd’hui une assurance-action, et pour demain une assurance-réélection.

Et nous, la droite et le centre, qu’allons nous faire ? Regarder immobiles le bolide Macron foncer sur nous et rester tétanisés comme des lapins fascinés par les phares d’une auto ? Nous laisser séduire ? Rêver d’unanimisme et de réconciliation générale ? Croire au nouveau monde et à l’abolition des réalités ? Servir de supplétifs au pouvoir ? Il est temps de nous réveiller, d’affirmer nos convictions et nos projets.

Si nous choisissons la voie que nous propose le Président de la République, nous nous rendons complices de la mise en place d’un dispositif politique qui viendrait gripper les mécanismes de la démocratie en laissant l’opposition aux extrémistes, plus présents dans la rue qu’au Parlement. Ce serait d’une légèreté coupable. Et cela rendrait durablement impossible une politique de réformes économiques et sociales ambitieuse conduite par la droite et le centre. Si nous nous divisons en acceptant le morcellement de la droite et du centre « façon puzzle », nous sortirons de l’Histoire. Marine Le Pen détiendra alors avec Jean-Luc Mélenchon le duopole de l’opposition, une opposition révolutionnaire, nationaliste d’un côté, marxiste de l’autre. Nous serons alors condamnés à devenir des forces d’appoint incapables de former demain une majorité de gouvernement.

La droite et le centre doivent renouer avec les Français et retrouver leur capacité d’incarner les aspirations populaires. Mais l’éclatement de LR serait une faute politique majeure, suicidaire. N’ajoutons pas à notre défaite à la présidentielle une marginalisation volontaire qui nous interdirait à jamais de second tour. Elle priverait les Français de toute perspective d’alternance, de tout exutoire démocratique au mécontentement, de toute espérance d’une autre politique. En créant l’UMP après sa victoire contre Jean-Marie Le Pen en 2002, Jacques Chirac a voulu nous léguer un instrument politique servant de creuset à notre unification idéologique et d’arme électorale. Cette unification idéologique reste inachevée, et l’arme électorale s’est révélée ne pas être infaillible. Mais l’éclatement serait à coup sûr un remède pire que le mal.

En juin, si En Marche devait disposer de la majorité absolue, Emmanuel Macron n’aura pas besoin de nous, ceux qui lui auront fait la courte échelle en seront pour leurs frais et nous n’aurons aucune raison de nous jeter dans ses bras pour un plat de lentilles. Ce serait indigne des Français qui nous font confiance. Nous devrons alors inventer une opposition d’un genre nouveau, sans tomber dans la caricature : constructive, stimulante, intelligente et coopérative avec l’ambition de donner plus de force et d’efficacité aux réformes, sans tomber dans le piège de l’obstruction systématique. L’opposition est une belle responsabilité politique en démocratie et nous devons être prêts à l’assumer, dans l’intérêt général. Si nous devons au contraire disposer du principal groupe à l’Assemblée nationale, nous gouvernerons, dans le cadre d’une cohabitation qui ne devrait ressembler à aucune autre : nous respecterons d’autant plus les attributions du Président de la République que la situation internationale et la lutte contre le terrorisme nous imposent de faire bloc face aux menaces intérieures et extérieures. De surcroît, son réalisme économique nous permet d’espérer de sa part un soutien aux réformes que nous mettrons en œuvre, s’il a la cohérence de faire preuve à notre égard de la même ouverture d’esprit que celle qu’il réclame aujourd’hui de nous par sa « main tendue ».