Cédric Perrin : Porte-avions : il faut un frère au « Charles-de-Gaulle »

Tribune publiée dans les Echos, jeudi 27 avril

Avec l’entrée en révision du « Charles-de-Gaulle » en janvier dernier, la France ne dispose plus de porte-avions pour une durée de deux ans. Une telle situation intervient alors que, au cours des trois derniers mandats présidentiels, la France a estimé pouvoir surseoir à la question du deuxième porte-avions. C’est dans ce contexte que le ministre de la Défense s’est publiquement interrogé sur la nécessité, pour la France, de construire un frère au « Charles-de-Gaulle » .

Disons-le tout net : la nécessité ou non pour la France de se doter d’un deuxième porte-avions mérite un débat au fond, qui ne cède ni à la petite cuisine politique ni à la facilité des postures guerrières. Ce débat, qui porte sur un choix de temps long, doit laisser aux contingences financières la place qui est la leur : prendre en compte les difficultés de nos finances publiques, sans omettre que la principale manière de les résoudre est d’orienter la dépense publique vers des investissements de long terme. Enfin, il doit être mené en se souvenant que c’est de la stratégie que doivent découler les capacités militaires et que, à l’inverse, un outil militaire, fût-il d’excellence, n’a jamais fait une stratégie.

Dans ce contexte, il nous paraît que la France doit se doter d’un deuxième porte-avions, non pas de substitution mais avec un contrat opérationnel du même type que le « Charles-de-Gaulle », pour trois raisons. Premièrement, l’état du monde, durablement dangereux. Ce monde n’est plus celui au sein duquel la France pouvait se permettre de « choisir » ses engagements au sein de coalitions protéiformes. L’intervention au Mali l’a montré : il est indispensable pour la France de pouvoir agir seule, sans délai, lorsque la situation l’impose. Dans un tel contexte, le porte-avions offre à notre pays une capacité de réaction unique.

Deuxièmement, le signal politique. Ne nous y trompons pas. La position de la France sur les scènes européenne et mondiale s’est considérablement affaiblie au cours des années récentes. Dans un tel contexte, le lancement de la construction d’un porte-avions constituerait, à n’en pas douter, un message politique extrêmement puissant, tant à l’égard des Français qu’à l’égard de nos alliés et, plus encore, de nos adversaires actuels et futurs. Par l’effort technologique qu’il représente, par sa puissance de feu, le porte-avions constitue l’emblème d’une nation qui se donne les moyens de défendre ses intérêts dans un monde globalisé.

Troisièmement, l’Europe. Est-il besoin de rappeler que, avec le départ programmé du Royaume-Uni, la seule armée capable de mener des opérations sur tout le spectre sera l’armée française ? A ce titre, doter la France d’un deuxième porte-avions, c’est consolider à l’évidence la puissance maritime de l’Europe. C’est offrir l’opportunité à nos alliés de s’agréger à notre effort, comme les Britanniques, les Belges ou les Allemands ont su le faire à trois reprises en intégrant, avec leurs frégates, l’escorte du « Charles-de-Gaulle » lors de ses engagements au Levant.

Seule nation européenne à disposer de ce savoir-faire, la France, par une telle initiative, disposera d’un atout majeur pour relancer une Europe militaire en panne. Enfin, au moment de traiter cet enjeu national, qu’il soit permis de regarder au-delà de nos horizons. Nous y verrons que les porte-avions sont au coeur de la stratégie de puissance américaine. Nous prendrons acte du fait que les Britanniques ont depuis longtemps compris la nécessité de maintenir la permanence à la mer. Surtout, nous cesserons de nous étonner que des pays tels que la Chine et l’Inde soient en train de se doter de rien de moins que, respectivement, trois et quatre portes avions.

Cédric Perrin est sénateur (Territoire de Belfort), membre de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées
Bruno Alomar est économiste