Cédric Perrin : « Dépenses militaires, gains économiques »

Le débat sur les 2% l’a montré : les décideurs publics d’aujourd’hui et de demain ont tendance à considérer la défense comme un poste de coût. C’est dans ce contexte qu’il faut bien considérer la réduction continue et massive de notre effort de défense,passé de 2,78 % en 1990 à 1,7 % du PIB aujourd’hui. Certes, on pourrait rappeler que la France s’est engagée au sommet du pays de Galles, comme ses partenaires de l’Otan, à accroître ses dépenses militaires et que la parole de la France a une valeur ! L’évolution du contexte géopolitique, le retour des menaces, en un mot la fin du rêve post-1989 d’un monde sans violence, justifieraient également,à eux seuls, de consentir de nouveaux efforts de défense pour assurer notre sécurité.

A ces raisons, chacune suffisante,s’en ajoute une autre :notre intérêt économique. Les dépenses militaires, les Américains l’ont compris depuis bien longtemps, et beaucoup d’émergents – dont la Chine – leur emboîtent le pas, sont aussi, et sans doute de plus en plus, des investissements ! En tant que telles, justement calibrées et évaluées, ces dépenses sont un élément fondamental du développement économique de la France. Cela est vrai à plusieurs égards.

Premièrement, les dépenses de défense sont au cœur de l’effort de recherche et développement de notre pays. Si les exemples ne manquent pas, le plus achevé concerne sans doute la dissuasion nucléaire. Le rapport parlementaire Bridey-Lamblin l’a récemment rappelé : les investissements consentis au titre de la dissuasion nucléaire sont à la source de retombées industrielles essentielles dans les domaines de l’acoustique, des matériaux, des sonars, des super-ordinateurs, donnant lieu à des applications dans des domaines aussi divers que l’énergie, l’aéronautique, la médecine, le transport, le numérique. A l’heure où l’on reprend enfin conscience du caractère central et indispensable de l’industrie comme colonne vertébrale de notre économie, il est vital de se souvenir que quantité d’inventions ont été ou seront faites pour les besoins de notre défense, en amont des marchés, avant de devenir des innovations ouvertes à la concurrence et aux consommateurs.

Deuxièmement, les dépenses de défense sont au cœur de notre souveraineté économique. A cet égard, il est temps de cesser d’être naïfs. Les Américains ne le sont plus depuis longtemps, et chacun comprend bien les liens très forts – et souvent publiquement établis - qui existent entre le développement des géants américains du numérique et les luttes de souveraineté dans le cyberespace. Dans ce contexte, en lien avec notre diplomatie, les dépenses militaires jouent un rôle fondamental de protection de notre économie. Dans le domaine énergétique, le rôle structurant du nucléaire civil impose des garanties d’approvisionnement en uranium, illusoires sans un outil militaire digne de ce nom. Dans le domaine de l’exploitation des ressources maritimes, potentiellement de très haute valeur ajoutée (nodules), il est vain de prétendre en garder la maîtrise sans une marine capable d’y d’affirmer notre souveraineté.

Troisièmement et enfin, les dépenses de défense ont un rôle à jouer en matière d’emploi et d’aménagement du territoire. Il n’est ainsi pas uniquement question de produire des canons ou des missiles, mais bien de contribuer à l’émergence de technologies clefs et de sanctuariser sur le territoire de nombreux emplois. L’un des avantages économiques de la défense tient justement dans cette impossibilité de délocaliser à l’étranger un grand nombre d’activités sensibles.

En définitive, la logique des « dividendes de la paix », dans laquelle tant de gouvernants et une partie de notre diplomatie se sont égarés, doit être inversée. L’effort de défense doit être maintenu et accentué, non seulement dans une optique de défense, mais également pour redresser notre économie, préserver nos emplois, maintenir notre capacité d’influence.