Jean-Pierre Raffarin : « Sur l’Europe, affirmer le rôle des parlements nationaux »

DANS LE CADRE du groupe de suivi sur le retrait du Royaume-Uni et la refondation de l’Union européenne du Sénat, Jean-Pierre Raffarin, président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, et Jean Bizet, président de la commission des affaires européennes, s’apprêtent à publier un rapport, « Relancer l’Europe, retrouver l’esprit de Rome » .

LE FIGARO. - Le Brexit est-il une chance pour secouer une Europe asthénique ?

Jean-Pierre RAFFARIN. - Le Brexit est un concentré de crises assez préoccupant, plus complexe qu’on ne l’imagine. La première crise, c’est évidemment la rupture avec l’Union européenne que nous souhaitons ordonner mais pour laquelle nous avons des inquiétudes. La deuxième, c’est la crise de l’avenir européen, avec des questions de refondation qui sont posées. La troisième, c’est la relation avec d’une part les États-Unis et cette vision « bilatérale » du monde qu’a Trump ; et d’autre part avec la Russie, pour l’avenir de l’Otan. Le continent européen, par la décision du peuple britannique, est dans une situation qui exige de lui un sursaut et une révision de ses fondamentaux.

Le chemin du divorce semble semé d’embûches, des deux côtés de la Manche...

La première erreur à éviter est de se sentir coupables ! C’est une décision du peuple britannique, un problème britannique, et ce sont eux qui devront en supporter l’addition. Ce coût est double. D’abord, il leur faut financer les engagements financiers pris dans le cadre de l’UE. Ensuite, le nouveau statut, par définition, sera moins favorable que le précédent ; il y aura donc une différence à financer. Les Européens devront engager cette discussion de manière sereine et sans complexes. Même si nos amis britanniques cherchent malicieusement à nous culpabiliser...

Et à nous entraîner sur un terrain qui n’est pas forcément celui que nous souhaitons ?

Ils voudraient des négociations pragmatiques et techniques, mais leur vote a été politique. En 2019, nous avons des élections européennes, ce sera aussi un moment politique. Nos opinions nous demanderont alors ce que nous avons fait avec le Brexit. Ne nous leurrons pas, l’opinion française est aussi sensible que celle de Grande-Bretagne sur l’Europe. Il nous faut une rupture politiquement acceptable. En résumé, pour Londres, une situation qui ne soit pas plus avantageuse après le Brexit qu’avant...

Les Européens peuvent-ils présenter un front uni ?

Il est clair que cette décision insulaire a renforcé la cohésion continentale. Il y a bien sûr des divergences, mais les rapprochements éclatent d’évidence. Le Brexit renforce la dynamique européenne et l’esprit de Rome, à l’heure du 60e anniversaire. Avec les Allemands, nous progressons sur l’idée d’une Europe à plusieurs vitesses.

À l’effet Brexit, s’ajoute un effet Trump ?

On ne s’attendait pas à ce que Donald Trump aide aussi vite et aussi fort l’Europe. Il refuse de prendre en compte l’UE et renforce paradoxalement notre solidarité. Et, sur le plan international, il consolide le soutien au multilatéralisme, alors qu’une tentation de le remettre en question existe. Je constate aussi que les petits flottements autour de l’Otan laissent des perspectives plus ouvertes à l’Europe de la Défense. Je rentre de Moscou ; je pense qu’il existe une possibilité de dépasser notre tension avec la Russie (Ukraine, Levant), en ouvrant le débat sur l’ensemble de l’espace euroasiatique et sa sécurité. Avec une vision américaine affaiblie, une dynamique diplomatique européenne redevient d’autant plus crédible.

Sur quoi appuyer une relance européenne ?

Il faut changer de vision. Ne plus voir seulement une « Europe espace » , celle d’un grand marché intérieur, mais une « Europe puissance » , qui assume enfin sa dimension politique. Il faut la crédibiliser sur sa capacité stratégique. En matière de politique étrangère mais aussi d’effort commun de défense, un sujet sur lequel nous avançons toute une série de pistes. Il faut conserver des liens étroits en matière de défense avec le Royaume-Uni, qui n’a d’ailleurs pas l’air de vouloir reculer sur la coopération avec la France, dans le cadre des accords de Lancaster House. Et puis, il faut retrouver la pleine maîtrise de nos frontières extérieures, en confirmant au passage le moratoire sur l’élargissement. Le message doit être clair : gardons les mêmes frontières, en les solidifiant, et en dotant l’espace Schengen d’une vraie gouvernance d’autorité, pour rompre avec une période d’autogestion laxiste.

L’autre volet de votre rapport, c’est « l’Europe croissance » ?

Pour retrouver une Europe compétitive et créatrice d’emplois, il faut renforcer le gouvernement de la zone euro avec un exécutif. Nous partageons cette approche avec les Allemands. Nous devons aussi lancer des grands projets nouveaux, notamment dans le domaine du numérique et de l’énergie, secteurs dans lesquels peuvent naître nos Airbus de demain.

Comment redonner cette envie d’Europe qui s’est notablement émoussée ?

Nous prônons une « Europe de la proximité » . Ce que je viens de dire implique l’Europe sur le front de l’emploi, ce qui fait partie des profondes aspirations populaires. Et il s’agit de montrer que la démocratie européenne se vit prioritairement au niveau de la nation. Pour cela, il faut redonner un rôle majeur aux parlements nationaux. Nous proposons ainsi pour ces parlements un « carton vert » ou droit d’initiative, leur permettant de faire des propositions à l’UE, notamment sur des sujets majeurs comme le Brexit. Ils deviendront ainsi des acteurs de la politique européenne, et non plus des contrôleurs distants ou des spectateurs attentifs.

Les fondamentaux de Rome seraient donc encore vivants ?

Regardons le monde : les tensions internationales sont vives, les risques de guerre ici ou là sont réels, la course aux armements est impressionnante. Et ce n’est pas à l’heure où des continents émergent que nous allons casser le nôtre. L’argument « Europe, véhicule de la paix » redevient d’actualité. La paix redevient l’enjeu, l’Europe revient à sa source. Quand vous voyez M. Trump dessiner l’Europe en fonction des relations privilégiées des États-Unis, M. Poutine selon la carte de l’Otan, M. Xi en fonction du projet attractif de la route de la soie, il serait temps que les Européens dessinent eux-mêmes l’Europe de leur destin. La sagesse sénatoriale veut y contribuer.