Cédric Perrin : « La dissuasion nucléaire : coeur de la puissance française » Le Figaro

Le sénateur (LR) du Territoire de Belfort et l’économiste Bruno Alomar insistent sur les grands équilibres géopolitiques et sur l’isolationnisme américain. Le général de Gaulle a su doter la France de la dissuasion nucléaire. Il reviendra au prochain président de la République de répondre à la question suivante : la France saura-t-elle conserver cet atout maître au XXIe siècle ? Plus et avant toute autre chose, c’est son immense responsabilité dans le domaine nucléaire qui fait du président de la République le chef de la nation. C’est bien sûr le cas pour ce qui concerne le déclenchement du feu nucléaire, dont il a l’entière et unique responsabilité, s’il devait estimer que les intérêts vitaux du pays sont menacés. Mais c’est aussi le cas pour ce qui concerne le maintien de la force de frappe nucléaire au niveau d’excellence technique et opérationnelle qui seul assure la survie de la France et garantit son statut de puissance. C’est l’honneur des présidents de la République qui ont succédé au général de Gaulle d’avoir su, dans l’intérêt de la France, et en dépit de leurs oppositions politiques, s’inscrire dans la voie tracée par le chef de la France libre. Car la force de frappe nucléaire n’appartient ni à la gauche ni à la droite : elle est à la nation. Une nouvelle fois, le prochain président de la République se trouvera directement confronté à la question de la modernisation de la force de frappe nucléaire. De sa réponse dépendra l’avenir de la France, sa capacité à demeurer une nation qui compte. L’enjeu est immense. Il exige de s’extraire des contingences, temporelles ou financières.

Au moment de réaliser ce choix, il est utile de se tourner vers la pensée du général de Gaulle, pour chercher à établir si les raisons qui ont présidé à la constitution de notre force de frappe nucléaire restent valides. Le faire, c’est se souvenir que le gaullisme, avant toute chose, est un pragmatisme. Pragmatisme de l’officier de cavalerie qui, dans les années 1930, a compris avant les autres le changement de paradigme que la force motrice impulse au champ de bataille. Pragmatisme du général de brigade qui, à peine nommé secrétaire d’État à la Défense, comprend dès mai 1940 que si la bataille de France est perdue, la guerre sera forcément mondiale, et le redressement national possible. Pragmatisme de l’homme d’État qui, en pleine guerre froide, comprend, y compris contre l’avis d’une partie de l’armée française, la nécessité absolue pour la France de se doter de l’arme nucléaire et d’en conserver seule la possibilité de l’usage.

En 2017, être gaulliste, c’est savoir regarder le monde tel qu’il est, non pas tel que nous pourrions souhaiter qu’il fût, et en discerner les lignes de force. Or que voyons-nous ? Nous voyons un monde qui redevient durablement dangereux. Les rêves de l’après-guerre froide, ceux d’un monde apaisé, mû par le droit, le respect des libertés, se dissipent. La société internationale demeure traversée par des tensions fortes, politiques, identitaires, économiques, bientôt peut-être environnementales. Le fait guerrier n’a pas disparu : il déchire l’intérieur des sociétés et demeure en embuscade des relations internationales. Les grands équilibres géopolitiques montrent des signes de fragilité, notamment l’idée selon laquelle l’Amérique démocratique saurait toujours protéger ses alliés. Certains pays émergents, qui ne partagent pas nos valeurs, consentent des efforts d’armements majeurs, que les parangons de la mondialisation heureuse ont peine à expliquer.

Nous voyons un monde où l’efficacité de la lutte contre la prolifération nucléaire montre ses limites. La série d’essais nord-coréens, en dépit de la terrible pauvreté de ce pays, doit nous alerter. Un accord avec l’Iran a été trouvé, mais il est fragile car borné dans le temps et susceptible d’être remis en cause. De nombreux pays sont aujourd’hui au « seuil » d’une capacité de dissuasion. Ils pourraient profiter de la progression du chaos dans certaines régions pour lancer leurs propres programmes.

Dans un tel contexte, nos alliés américains et britanniques ont clairement entrepris de moderniser leur force de frappe nucléaire. Les États-Unis conservent au nucléaire une place centrale, au coeur de leur stratégie militaire. Le Royaume-Uni, par la voix de sa première ministre Theresa May, a décidé la construction de quatre nouveaux sous-marins lanceurs d’engins (SNLE). En toute indépendance, la France doit aussi discerner dans l’attitude de ses alliés des réponses à des défis qui sont aussi les nôtres.

Pour l’ensemble de ces raisons, s’il l’on veut bien regarder le monde avec le pragmatisme qui était celui du général de Gaulle, le doute n’est pas permis : il faut prendre acte de la nécessité impérieuse pour la France de moderniser sa force de frappe nucléaire. Nos concitoyens et nos potentiels adversaires doivent le savoir : la France ne baissera pas la garde.