Bruno Retailleau : « Non, Monsieur le président, la France n’est pas une abstraction ! » FIGAROVOX/TRIBUNE

Le président de la République a exposé salle Wagram puis dans la revue Le Débat sa vision du pays. Pour Bruno Retailleau, la France est d’abord une histoire chargée d’une émotion nécessaire au redressement national.

Il fut un temps où pour tous les Français, la France était une histoire. Avec ses pages de gloire et ses zones d’ombre, ses sacrifices et ses traits de lumière. Il fut un temps où la France était une géographie. Avec ses couleurs et ses saveurs, où à la suite d’Aragon chaque Français se sentait de ce pays « où les blés et les seigles mûrissent au soleil de la diversité ». Il fut un temps où la France était un peuple, hommes et femmes du quotidien, héros de chair et de sang, bâtisseurs de cathédrales ou ingénieurs de la fusée Ariane. Il fut un temps où pour chacun d’entre nous, la France était une réalité que l’on pouvait toucher, respirer et pour tout dire aimer. Ce temps n’est plus. Car depuis mercredi dernier et le discours de François Hollande, la France est une « idée ».

Jadis la gauche avait à cœur d’« aller à l’idéal en passant par le réel », comme l’affirmait Jaurès.

Du candidat Hollande au président Hollande, il faut d’ailleurs reconnaître une cohérence certaine à l’ancien premier secrétaire du Parti socialiste : hier le rêve-français, aujourd’hui la France-idée. Jadis la gauche avait à cœur d’ « aller à l’idéal en passant par le réel », comme l’affirmait Jaurès. Désormais à gauche, l’idée passe avant le réel. Au risque de disloquer la France et de diviser les Français.
Car l’idée appartient à chacun alors que le réel s’impose à tous. Faire reposer la politique sur la seule idée, c’est donc succomber à la tentation relativiste : l’idée étant par nature subjective, alors toutes les idées se valent. Tout est respectable, tout est acceptable et donc tout est codifiable, le législateur devenant ainsi le greffier de toutes les revendications particulières. C’est dans ce tout à l’égo que s’est noyée la gauche terranovienne, au point d’avoir créé une véritable religion du caprice. Une religion avec son clergé : les associations communautaristes et les groupes corporatistes, tous ceux qui cherchent à imposer les désirs sur le droit... le désir d’enfant contre le droit de l’enfant étant le dernier avatar de cette société du libre-service. Religion avec ses dogmes également, qui professent qu’il est interdit d’interdire ou que tous les choix sont égaux. Mais une religion avec ses doutes aussi, de plus en plus persistants à mesure que s’aggravent les événements. Car s’il est interdit d’interdire, alors au nom de quoi refuser la burqa dans la rue et s’opposer à toutes les provocations communautaristes ? À quel titre ? Sur quel fondement ? Et si toutes les idées se valent, alors que vaut l’idée de laïcité ?

Je ne peux m’empêcher de penser que les djihadistes sont le fruit des noces barbares entre le « tout » du totalitarisme islamiste et le « rien » du nihilisme occidental.

Mais il y a plus grave encore. Car si tout se vaut, rien ne vaut. Le relativisme débouche alors fatalement sur le vide, des cœurs et des esprits. Un vide que les islamistes s’essaient à combler en remplissant les têtes de certains jeunes décérébrés par cette forme de nihilisme narcissique qu’a sécrété notre société moderne. À voir le parcours, et pour tout dire la descente aux enfers de la plupart des djihadistes occidentaux, je ne peux m’empêcher de penser qu’ils sont le fruit des noces barbares entre le « tout » du totalitarisme islamiste et le « rien » du nihilisme occidental.
Sans la planche de rappel du réel, sans le secours du sens commun des choses, l’idée bascule dans l’idéologie et la nation dans l’abstraction. Voilà pourquoi l’idée de François Hollande est une idée mortelle. La France ne vaut que parce qu’elle vit dans le cœur de chaque Français. Faire de la France une abstraction, c’est la priver de cette affection qui fut toujours, dans notre histoire, le fer de lance de notre redressement.