Jean-Pierre Raffarin : « L’indispensable vraie fermeté n’a rien à voir avec l’agitation »

Pourquoi n’y a-t-il plus d’union nationale après un attentat ?

Je pense qu’heureusement, sur l’essentiel, l’unité nationale résiste toujours. L’attachement aux valeurs de la République et à nos institutions, le soutien aux forces de sécurité restent bien présents. Cette unité est une exigence fondamentale puisque l’ennemi a précisément pour objectif de nous diviser pour nous affaiblir.
Mais l’unité nationale est avant tout de la responsabilité du chef de l’État, dont le général de Gaulle disait qu’il est l’ « homme de la nation » , « chargé de l’essentiel ». C’est à lui de promouvoir une action qui rassemble et représente l’ensemble du pays. Malheureusement, la différence entre les deux fonctions de l’exécutif - président de la République et premier ministre - n’est plus assez marquée. François Hollande devrait prendre de la hauteur. Le chef n’est jamais innocent des divisions.
Il ne faut toutefois pas confondre unité nationale et débat démocratique : passé un temps de recueillement, voire de silence, il est sain dans une démocratie que l’opposition formule des propositions pour améliorer la loi et son efficacité. Or, nous avons actuellement des désaccords évidents sur la politique qui est menée, notamment la politique pénale.

Sur quel terrain doit se situer la riposte à la menace terroriste ?

La réponse de la civilisation à la démence et à la haine, c’est l’État de droit : la violence ne se combat pas par la violence mais par le droit. C’est-à-dire la règle légitime que se fixe une société et qui doit être appliquée strictement, y compris par ceux qui fixent cette règle. La crédibilité de notre État de droit est en effet de ne souffrir aucune exception.
Il est aujourd’hui nécessaire à la fois de rehausser la place du droit dans la société et d’engager un dialogue national sur le renforcement de notre législation. Je suggère donc à François Hollande de confier à un groupe pluraliste de responsables compétents le soin de proposer des réformes de notre appareil judiciaire afin d’amplifier notre guerre contre le terrorisme. L’union a besoin d’action. L’État de droit doit être adapté.

Après que Nicolas Sarkozy a dénoncé dans cette guerre les « arguties juridiques », le président de la République et le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, lui ont justement reproché de remettre en cause l’État de droit. Qu’en pensez-vous ?

Ce type de réflexion n’est pas du niveau attendu de la part des membres de l’exécutif, à commencer par son chef. Dans ces circonstances, celui-ci devrait se placer au-dessus des clivages et être capable d’écouter les uns et les autres. Il est clair que notre arsenal juridique est insuffisant. Le président de la République avait bien, lui-même, envisagé une révision de la Constitution. L’exécutif retrouvera de l’autorité quand sa communication apparaîtra désintéressée et sobre, loin des postures partisanes qu’il adopte trop souvent.
Le pays est dans une situation particulièrement fragile. Sur le plan économique et social. Sur le plan de la sécurité, les inquiétudes sont extrêmes et ne se limitent pas aux frontières nationales : les tensions internationales sont à un niveau critique. Voici plus de deux ans que je dis que l’élection présidentielle de 2017 se déroulera dans un contexte d’extrême gravité et ne se jouera pas sur la communication mais sur la solidité. Le temps des slogans comme « Yes we can » (Obama en 2008), « Ensemble, tout devient possible » (Sarkozy en 2007) ou « Le changement, c’est maintenant » (Hollande en 2012) est révolu.

Notre vivre-ensemble est-il menacé ?

Notre vivre-ensemble est directement lié à l’acceptation générale des valeurs et des règles de notre société. Il faut donc être impitoyable vis-à-vis de ceux qui mettent en cause ces valeurs et ces règles. L’indispensable vraie fermeté n’a rien à voir avec l’agitation qui ne fait que nourrir de nouvelles tensions. La véritable autorité est apaisante. Autorité et partage sont sans doute les deux leviers du renouveau de notre cohésion sociale.

Comment lutter contre le radicalisme islamiste sans risquer un amalgame avec l’ensemble des musulmans ?

Ceux qui, dans notre pays, respectent les valeurs républicaines, n’ont rien à craindre. La République doit en revanche être impitoyable avec ses ennemis. Le salafisme n’est pas compatible avec notre République. Les religions sont les bienvenues dans la société française quand elles sont porteuses de fraternité. Je pense même qu’elles peuvent utilement aider à armer les consciences contre la violence. L’islam et les musulmans de France, attachés à ces valeurs et à la fraternité, ont bien entendu la responsabilité de dénoncer régulièrement, massivement et sans ambiguïté les motivations des terroristes qui s’en réclament.