Pour une vraie politique industrielle du nucléaire

Notre industrie nucléaire est aujourd’hui sans boussole. A l’Etat stratège d’autrefois a succédé un Etat actionnaire capitalisant sur le passé sans préparer l’avenir. Il faut planifier dès à présent le renouvellement du parc par une trentaine d’EPR optimisés.

Fleuron traditionnel de l’industrie française, la filière nucléaire traverse aujourd’hui une crise existentielle dont les causes, au-delà des soubresauts conjoncturels, sont profondes et appellent à un changement radical de politique énergétique.

Côté conjoncture, EDF est, certes, confronté, comme tous les grands énergéticiens européens, à la chute des prix de gros de l’électricité, auxquels la fin des tarifs réglementés sur son marché national l’expose chaque jour davantage. Rappelons à cet égard un paradoxe : si, dans un contexte de stagnation de la demande, la production américaine d’hydrocarbures non conventionnels et le subventionnement massif des énergies renouvelables tirent les prix de gros vers le bas, le consommateur final, lui, voit sa facture augmenter pour financer lesdites énergies renouvelables... Du côté d’Areva, la déprime du marché mondial du nucléaire, après Fukushima, s’est doublée d’erreurs stratégiques majeures et d’une défaillance du contrôle qualité dont l’entreprise doit désormais solder le passif.

Mais ce dont souffre véritablement le nucléaire français, c’est bien de l’absence de politique énergétique des dernières décennies qui, droite et gauche confondues, l’a laissé sans horizon. A l’Etat stratège des années 1960 et 1970, qui dota la France des parcs hydraulique et nucléaire dont elle tire aujourd’hui encore son électricité propre et bon marché, n’a succédé qu’un Etat actionnaire capitalisant sur la justesse des choix énergétiques passés sans préparer l’avenir, engrangeant les dividendes dans les années fastes, comblant les trous dans les périodes de basses eaux.

Pire même, depuis 2012 et pour tenir l’improbable promesse électorale faite aux écologistes, la seule orientation donnée par le gouvernement actuel a consisté à décider la réduction unilatérale à 50 % de la part du nucléaire dans le mix électrique. A l’appui de cette décision, l’idée que les énergies renouvelables pourraient se substituer au nucléaire ne résiste pas à l’épreuve des faits, comme en atteste l’exemple allemand : faute de savoir stocker massivement l’électricité, leur intermittence doit être compensée par des moyens thermiques, augmentant les émissions de gaz à effet de serre à rebours des engagements pris pour le climat, sans parler du coût d’adaptation des réseaux pour intégrer cette nouvelle production décentralisée.

Dans le même temps, l’on choisirait de se priver d’actifs de production déjà amortis et parfaitement sûrs dont la durée de vie, moyennant les investissements prévus par EDF dans le programme dit du « grand carénage », pourra être prolongée au-delà de quarante ans, sous le contrôle de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Qui plus est, en assurant une production décarbonée de base, prévisible et plus flexible qu’on ne l’imagine, le nucléaire est le meilleur allié de la transition énergétique, ce que nos voisins britanniques ont d’ailleurs bien compris.

Dès lors, comment redonner une perspective industrielle au nucléaire français ? En plaidant, d’abord, pour une diversification raisonnée et maîtrisée du mix électrique, combinant nucléaire et renouvelables, sans les opposer, ce qui supposera de revenir sur l’objectif des 50 % comme sur le plafonnement de la production à son niveau actuel. En définissant, ensuite, en lien avec l’exploitant et l’ASN, les centrales dont la durée de vie sera prolongée, celles qui devront, le cas échéant, être fermées et, surtout, en planifiant dès à présent le renouvellement du parc par une trentaine d’EPR optimisés. En parallèle, il faudra capitaliser sur l’avance technologique de notre pays et préparer la génération d’après, celle des réacteurs à neutrons rapides capables de fermer le cycle du combustible en transformant les déchets en ressources, et donc de rendre le nucléaire parfaitement durable.

Pour se replacer dans la course à l’export, la France doit aussi s’engager résolument dans la recherche de partenariats, en regardant vers l’Asie (Japon, Chine) mais aussi vers l’Europe, en ne s’interdisant pas de rêver à la constitution d’un nouvel « Airbus » du nucléaire. A court terme, il est enfin essentiel de décider la construction par EDF des deux EPR anglais sur le site d’Hinkley Point.

Au-delà des engagements politiques pris au plus haut niveau, de nombreux arguments plaident en faveur d’un projet que le Brexit ne remet pas en cause : rentabilité et robustesse du contrat aux aléas, par ailleurs bien identifiés, calendrier permettant à la fois d’intégrer le retour d’expérience des EPR en chantier et de faire la « jonction » avec le début du renouvellement du parc français, sans compter la perte définitive de crédibilité à l’export que signifierait son abandon.

Enfin, pour porter cette nouvelle vision industrielle, il faudra revenir sur l’erreur - qui en explique sans doute beaucoup d’autres - d’avoir confié la politique énergétique au ministère de l’Environnement, en redonnant cette compétence au ministère de l’Industrie. Avec une feuille de route ainsi clarifiée, le nucléaire français a tous les atouts pour prospérer dans l’avenir.