Jean-Pierre Raffarin : « L’exploitation d’un tel drame ajoute le ridicule à la douleur »

L’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin revient sur l’escalade politique de ces derniers jours. Et s’alarme des interpellations par médias interposés, face au monde entier

« Délivre-nous du mal »,avez-vous tweeté au lendemain du drame de Nice, en appelant à la « responsabilité » de tous, hommes politiques inclus. Etait-ce le signe de votre réprobation alors que les ténors de la droite se lançaient dans une surenchère sécuritaire ?

Ce nouveau drame impose un temps de recueillement, un temps de silence. Tous devraient l’observer pour que chacun puisse mesurer la profondeur de la tragédie La colère des uns, l’indignation des autres et le jeu politique des troisièmes ont conduit à de nombreuses déclarations qui me paraissaient anticipées. Après ce temps « sacré », il est normal que, face à la répétition de ces drames, nous ayons un débat sur l’action publique. Mais ce débat doit être à la hauteur de la situation. Sinon, l’exploitation partisane de tels événements ajoute le ridicule à la douleur.

Dans votre camp, vous étiez bien seul à prêcher un moment d’unité nationale. Est-ce l’effet pervers de la primaire ?

La mesure de l’horreur est un préalable à l’unité. C’est vrai que le contexte de la primaire donne à chaque événement de cette ampleur une interprétation électorale, mais l’exécutif n’est pas innocent dans cette politisation, en manquant lui-même quelquefois de sobriété.

Quand Nicolas Sarkozy accuse François Hollande d’avoir la « main qui tremble » face aux terroristes, ne trouvez-vous pas qu’il jette du gros sel sur une plaie à vif ?

L’analyse de Nicolas Sarkozy est fondée : nos politiques étrangères, de défense et de sécurité intérieure ne sont ni assez puissantes ni assez coordonnées. La vision globale est confuse. Cependant, Nicolas Sarkozy serait plus convaincant lors d’un contact direct avec le président de la République ou par ses relais au Parlement plutôt que de l’interpeller par journal de 20 heures interposé face au monde entier. Ce qui est public apparaît comme tactique.

Vous qui avez présidé en 2015 la délégation parlementaire au renseignement, trouvez-vous que le gouvernement actuel a été « immobile » ou « fataliste »depuis dix-huit mois ?

Devant la gravité des faits, ne caricaturons pas. Le gouvernement a engagé une action pour renforcer les services de renseignement. Nous avons d’ailleurs voté une loi pour ce faire. Des moyens juridiques, humains et financiers ont été dégagés. On ne peut donc pas parler objectivement d’immobilisme. Mais l’effort doit porter à présent sur la mise en oeuvre plus rapide de ces décisions, par exemple l’article L.851 alinéas 2 et 3, qui donne des moyens, d’une part, pour suivre les communications des relations personnelles des suspects et, d’autre part, pour définir ce qu’on appelle un « profilage » grâce aux algorithmes prévus par la loi. Les recrutements décidés tardent trop.

Alain Juppé, que vous soutenez, a versé dans la caricature en affirmant que le drame de Nice aurait pu être évité si tout avait été mis en oeuvre.

Ce n’est pas parce que je reconnais que le gouvernement actuel n’est pas dans l’immobilisme que je juge ses initiatives suffisantes Alain Juppé pose la bonne question : comment éviter de tels drames ? Comment résister au fatalisme ? Il y a répondu dans son livre programme, « Pour un Etat fort » (1), publié en janvier dernier, en avançant des mesures afin de renforcer l’action de l’Etat contre le terrorisme. Nous ne voulons pas nier ce qui a été fait, mais nous pensons que des sujets comme la création d’une police pénitentiaire et la relance du renseignement territorial n’ont pas été traités. Quant au programme de déradicalisation, il n’est pas encore au bon niveau (2). Ces sujets sont pourtant dans le débat public depuis plusieurs mois déjà. Nous disons : il est temps de passer à l’action.

Vous croyez possible le risque zéro ?

Le risque zéro est inaccessible dans les formes d’horreur que nous connaissons. En revanche, on peut, aujourd’hui, sécuriser des rassemblements de masse, comme cela a été démontré dans les fan zones de l’Euro.

Sécuriser certains rassemblements, en interdire d’autres, est-ce là notre vie désormais ?

Je suis pour qu’on oppose la vie à la mort. Donc je ne suis pas pour l’interdiction des festivals, des rassemblements populaires, des manifestations sportives. Mais il est clair qu’il faudra une sécurisation de ces manifestations et qu’on ne pourra pas tout sécuriser. Nous avons, en effet, des choix à faire, dans une stratégie de guerre.

A vous entendre, le renseignement territorial est le parent pauvre de la refonte des services de renseignement. Comment le renforcer sinon en dépensant plus ? L’opposition ne serait-elle pas la première à critiquer un dérapage du déficit public ?

Aujourd’hui, la lutte contre le terrorisme occupe 40% de l’activité du Service central du Renseignement territorial (SCRT), quand le reste de son temps est accaparé par les manifestations liées à la crise agricole, à la loi El Khomri ou pour contenir les zadistes de Notre-Dame-des-Landes. Sa charge est lourde. Il nous faut décider en urgence d’accroître ses ressources, avec de nouveaux effectifs et des moyens supplémentaires. Nous devons aussi porter notre budget de défense au niveau de nos besoins, c’est-àdire à 2% du PIB. Nous devons parvenir à un consensus droite-gauche sur ces 2% lors des discussions budgétaires à venir. Dans ce but, nous proposons des économies chiffrées ainsi qu’un fonds européen dit « initiative Breton » [du nom de l’ancien ministre de l’Economie de Jean-Pierre Raffarin, NDLR]. Nous devons faire preuve de hauteur de vue, tant dans les décisions qui s’imposent sur le territoire qu’en matière de politique étrangère. Il faut pouvoir débattre sereinement de ces enjeux et éviter que les politiques de sécurité ne s’inventent dans les quarantehuit heures suivant un drame.

Quelles critiques faites-vous de la politique étrangère de François Hollande ?

Je pense qu’on peut se poser la question de la surexposition de nos armées en Irak et en Syrie. Dans cette aventure, nous sommes partis avec les Américains, et aujourd’hui notre action est globalement minoritaire mais politiquement très exposée. En va-t-il de l’intérêt supérieur de la France ? Nous payons doublement le prix de la guerre, humainement et matériellement. De plus, nos moyens humains et militaires, engagés à leur maximum, nous font défaut sur le territoire national. Il y a une réflexion stratégique à mener. J’ai été appelé, juste après l’intervention du président de la République, pour réunir la commission de la défense du Sénat afin, semble-t-il, selon le voeu de François Hollande, de renforcer notre présence en Irak. Mais je pense que lors de cette réunion, la semaine prochaine, s’exprimeront des positions très divergentes.

Faut-il que nous soyons en première ligne dans cette situation géopolitique très confuse ?

Les différents acteurs jouent tous des jeux ambigus, la Russie, l’Iran, l’Arabie saoudite, la Turquie Nous sommes bien seuls pour défendre nos idéaux. Depuis que les Américains ont quitté le premier plan, nous sommes très exposés.

Quelle initiative proposez-vous ?

La France, dans cette période de difficultés économiques, doit mettre la priorité sur ses intérêts vitaux : la sécurité intérieure du pays et nos frontières méditerranéennes. Ce qui se passe en Libye et en Tunisie, les inquiétudes sur l’Algérie font que nous avons des zones où il nous faut non pas intervenir, mais venir en aide. Je pense, notamment, à la jeune démocratie tunisienne. La France ne doit pas se définir comme une nation guerrière. Notre pays a fait sa force par sa diplomatie. Nous ne sommes pas opposés, bien sûr, aux interventions quand elles sont nécessaires, mais le coeur de notre diplomatie est la résolution des conflits en passant par la politique plus que par la guerre. Rappelez-vous Jacques Chirac contre la guerre en Irak.

Vous trouvez François Hollande trop chef de guerre ?

Aujourd’hui, on donne le sentiment, après la Libye et après la Syrie, que nous sommes des faucons. La vocation de la France n’est pas d’être un Etat guerrier. On ne règle rien par la guerre. Et celle-ci nourrit, aussi, le développement du terrorisme. Quand une bombe tombe sur Mossoul, il peut y avoir des femmes, des enfants qui vivent notre action comme l’horreur. On n’échappera pas, comme le souhaite Alain Juppé, à une conférence internationale sur le terrorisme entre le G20 et les pays arabo-musulmans. Je souhaiterais que nous puissions avoir des débats sereins et apaisés, là où ils doivent se dérouler, c’est-à-dire au Parlement et non dans les JT. Notre démocratie ne connaît pas la réflexion collective, c’est désolant.